Qui sait ?

Dans le rêve
Un arbre devient corps
Et quitte la forêt
Moi je reste arbre
Tremble
Ou saule ou pitchpin

Dans le rêve
L’arbre retournant sur ses pas
Dit d’une voix mélancolique
Qu’il perdra en redevenant arbre
Les corps n’ont pas de vent à eux

Marguerite Yourcenar. Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey

Quand on passe des heures et des heures avec une créature imaginaire, ou ayant autrefois vécu, ce n’est plus seulement l’intelligence qui la conçoit, c’est l’émotion et l’affection qui entrent en jeu. Il s’agit d’une lente ascèse, on fait taire complètement sa propre pensée ; on écoute une voix : qu’est-ce que cet individu a à me dire, à m’apprendre ? Et quand on l’entend bien, il ne nous quitte plus.

Endless

Quand l’amour  est certain
Dès son premier instant
Il peut bien mourir
D’ailleurs il meurt
Une fois puis une autre
Et une autre encore
Chaque fois revenant
Semblable
Et différent

Quand de guerre lasse
La nature pousse dans les ténèbres
Les corps où cet amour demeure
L’aube qui l’a vu naître
Le précède dans sa chute

Pupille

Crédit photo CF 2019
Qu'ils ne me blessent pas plus
Ces yeux
Qui déjà à la mort
Ont cédé des arpents
Qu'ils ne s'éteignent pas
Injustement
Devant mes propres yeux
Et si lentement
Et si rapidement

Que je ne me cherche pas en eux
Qu'ils ne m'entraînent pas
Lors de leur effacement
...
Que je distingue clairement
Dans l'iris partant
Mettons
Le reflet d'une enfant
Courant sur la jetée
Pour rejoindre la mer
En place des souvenirs mutilés
Qui me suivent partout
Débris de phrases emmêlées
Que mon âme injuste
De mal aimée
Se plaît à dire
Une enfant
Jetée
Par sa mère

L’outre-chasse

Moi ici
Chasseresse
Sans faim
De l’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais oiseau affamé
Moi ici
Plantant dans la chair
De ma proie
Une lame
Qu’émousse
Son cuir dense
Armure brise-temps
Moi jetant ses tripes
À la louve infertile
Qui plante ses crocs dans le vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais souffles et soupirs
D’êtres déchirés
Moi ici
Attendrie
Par les yeux mortifiés
De l’ennui
Toujours me suivant
Parlant comme bouche parle
Mais à l’âme
Seulement
Âme sourde et aveugle
Depuis que le temps est temps
Âme creuse
Grotte glaciale où l’hiver
Naît vit et meurt
Âme perdue du chasseur
Premier parmi les premiers
À percer les pupilles
Cueilleuses de couleurs
Moi ici
Effrayée par moi-même
Détalant seule
Au bruit d’un troupeau entier
Croyant fuir ma proie
Qui ne s’achève pas
De main de chasseur
L’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent

Sylvie Germain. À la table des hommes

[Les hommes] érigent des splendeurs, puis les saccagent, ils donnent la vie, en prennent un soin extrême, soudain la foulent aux pieds, retranchent des populations en masse, ils luttent pour la liberté, mais sitôt conquise, ils la renient, s’aliènent à de nouveaux tyrans, ils dévastent la Terre avec une inconscience euphorique et, s’y sentant finalement à l’étroit, ils rêvent d’étendre leur empire dans l’espace cosmique où ils ne manqueront pas de répandre leur pollution, leur violence, leurs méfaits.

La route rouge


Une ligne qui séparerait
Justement le ciel de la terre
À grande distance de moi
Pour que là où je me trouve
Les deux se mélangent
Ainsi je volerais ou nagerais
Et oublierais la marche
Oh oui c’est une obsession
De ne plus fouler le sol
De ne plus avoir pied
La marche est harassante
Et dangereuse
En tout cas celle-ci
Au long de laquelle
Serpentent en brume
Les haleines froides
De créatures effarouchées

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