Une fois encore, un homme s’arrêta en sortant de l’hôpital municipal. Une fois encore, non sans vacarme et tremblements, la porte de l’hôpital se referma derrière lui.
Dehors, il n’éprouva nulle sensation de délivrance, rien que de l’inquiétude. Avec une pointe de nostalgie, il ne cessait de regarder, derrière lui, l’édifice qui lui avait servi de maison. Il le trouva vraiment beau et il contourna une boutique d’angle.
J'y suis entrée seule Quand le jour se levait Premier jour de l'hiver Accolé au cadavre Du dernier jour d'automne Qui avaient ses endeuillés
J'y suis entrée debout En marchant crânement Bien que morte de peur Devant moi terre et ciel Dans un corps concentrés Sur lequel se trouvaient Perles céruléennes Qui firent ma Richesse Nuages que je caressais Non seulement du regard Mais aussi de la paume Jardin où je semais l'ortie Pour que le papillon fleurisse
J'y suis entrée mélancolique Solitaire par naissance Tombée du firmament Comme tombe la poussière D'étoiles innommées Comme cela est juste Me disais-je alors D'être ainsi oubliée Comme c'est naturel Qu'aucun son usiné Ne puisse m'appeler
J'y suis entrée indélicate Tel l'animal sauvage Dans un champ cultivé Sans vouloir faire mal Sans intention de nuire Bien sûr que j'ai nui Bien sûr que j'ai fait mal
J'y suis entrée jeune Mais il faut être vieux Pour que ce temps chagrine Et si je l'ai été Je ne m'en souviens pas
J'y suis entrée nue Ignorant que je l'étais J'y demeure ainsi À présent que je sais
Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mount Morris Park West. Regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise. Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, de la vaisselle qu’on entrechoque, des aboiements et la voix terminale de Gil Scott Heron. I’m new here. Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ? 2h38. Un homme qu’elle a croisé dans le parc passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui rend son salut. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent de police. Ils n’y prêtent pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire. Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voûtée. 2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. S’arrête pour reprendre son souffle. Remonte son pantalon et traverse la rue. Il s’assoit à côté d’elle. Lui dit : « quand j’étais gosse, j’habitais juste là. » Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. « C’est là et c’est pas là. » Le répète plusieurs fois. Là et pas là. Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui. Il tient l’arme mollement. Elle pourrait la lui prendre. 2h47. Il s’effondre. Un mouvement surnaturel et triste. Elle ne fait rien pour le retenir. 2h50. Elle longe Marcus Garvey Park en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. Une seule et unique fois.
Ce que je veux retenir Envers et contre tout Ce qui compte à mes yeux Un oiseau Un simple oiseau Rapace sans aucun doute Le reste Tout le reste Domaine des contraintes Et de mon ignorance Une infinitude céleste Territoire des oiseaux
Mon corps mourait trop lentement Pour que je puisse y croire Mais il mourait comme tout ce qui vit À part qu'alors je me trouvais hors de lui Le savais jeune Peut-être beau Mais rien qui vienne l'affirmer Aucune main qui s'y attardait L'écrivait ou le peignait Aucune bouche pour le lui dire Ou dire le contraire Je le poussais en avant Toi d'abord ! Ce corps de femme Désigné par le masculin Toi tu sais où tu vas Je lui murmurais Moi non Le vagin Les seins Le ventre Moi je n'ai qu'une tête Une pauvre tête Et des jambes Et des mains Et une bouche … C'était une étrange chose d'aimer Avec ce corps juste à côté Qui mourait si lentement Que plus tard je le croirais immobile Immobilisé Une étrange chose De ne pas être dans ce corps Au moment de mon désir Et de voir dans l'air L'exacte distance Qui me séparait de lui De moi Je dirais aujourd'hui
Certains s'en vont De n'être jamais venus Laissant là Tel un vêtement luxueux Négligemment pendu à un cintre Une existence peu portée Que de temps à autre Ils regardaient avec envie Assis sur le rebord d'eux-mêmes
Edward Hopper, Summer Interior, 1909 Whitney Museum of American Art, New York
Ici, la très belle traduction en italien du poème « À mains nues », par le poète et traducteur Marcello Comitini, dont les propres textes, qu’il traduit en français sur son site, sont d’une grande force et d’une grande beauté.
Une part de moi déjà Tremble Toutes les autres parts À chaque nouvelle aube Rient exagérément Et s'agitent en tous sens Agrippent l'air que tu expires Et l'embrassent et l'avalent Oh Je te le rendrai Vif comme l'air de novembre Le moment venu Je te rendrai tout Paysages et visages Et tu ne verras rien Tu ne me verras pas Ton cœur battra dans ma poitrine Ou bien est-ce le mien qui battra dans la tienne Toute matière sera verre Tout être sera aveugle Cette part qui tremble Tremblera encore plus Et le temps fera s'effondrer Des pans entiers de lui-même Et tout deviendra ce qu'il doit devenir Sauf moi Figée dans l'ambre De nos heures éprises
Souvent je vais m'asseoir À l'ombre d'un doute Ici les vérités fausses ou vraies Ne passent qu'à travers quelques brèches De lumière tamisée Et cela me suffit Ou bien c'est encore trop Et je ferme les yeux Je me sens comme un fruit Tombé sans heurt de l'arbre M'imagine qu'un paon-du-jour Se pose sur ma chair Afin que les vérités pensent Mes yeux ouverts Cependant que je rêve