Malcolm Lowry. Lunar Caustic

Une fois encore, un homme s’arrêta en sortant de l’hôpital municipal. Une fois encore, non sans vacarme et tremblements, la porte de l’hôpital se referma derrière lui.
Dehors, il n’éprouva nulle sensation de délivrance, rien que de l’inquiétude. Avec une pointe de nostalgie, il ne cessait de regarder, derrière lui, l’édifice qui lui avait servi de maison. Il le trouva vraiment beau et il contourna une boutique d’angle.

En écriture

J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés

J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse

J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler

J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal

J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas

J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais

I’m new here

Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mount Morris Park West. Regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise.
Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, de la vaisselle qu’on entrechoque, des aboiements et la voix terminale de Gil Scott Heron. I’m new here.
Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ?
2h38. Un homme qu’elle a croisé dans le parc passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui rend son salut. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent de police. Ils n’y prêtent pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire. Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voûtée.
2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. S’arrête pour reprendre son souffle. Remonte son pantalon et traverse la rue.
Il s’assoit à côté d’elle. Lui dit : « quand j’étais gosse, j’habitais juste là. » Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. « C’est là et c’est pas là. » Le répète plusieurs fois. Là et pas là.
Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui.
Il tient l’arme mollement. Elle pourrait la lui prendre.
2h47. Il s’effondre. Un mouvement surnaturel et triste. Elle ne fait rien pour le retenir.
2h50. Elle longe Marcus Garvey Park en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. Une seule et unique fois.

En cage

Ce que je veux retenir
Envers et contre tout
Ce qui compte à mes yeux
Un oiseau
Un simple oiseau
Rapace sans aucun doute
Le reste
Tout le reste
Domaine des contraintes
Et de mon ignorance
Une infinitude céleste
Territoire des oiseaux

Soliloquie

Mon corps mourait trop lentement
Pour que je puisse y croire
Mais il mourait comme tout ce qui vit
À part qu'alors je me trouvais hors de lui
Le savais jeune
Peut-être beau
Mais rien qui vienne l'affirmer
Aucune main qui s'y attardait
L'écrivait ou le peignait
Aucune bouche pour le lui dire
Ou dire le contraire
Je le poussais en avant
Toi d'abord !
Ce corps de femme
Désigné par le masculin
Toi tu sais où tu vas
Je lui murmurais
Moi non
Le vagin
Les seins
Le ventre
Moi je n'ai qu'une tête
Une pauvre tête
Et des jambes
Et des mains
Et une bouche

…
C'était une étrange chose d'aimer
Avec ce corps juste à côté
Qui mourait si lentement
Que plus tard je le croirais immobile
Immobilisé
Une étrange chose
De ne pas être dans ce corps
Au moment de mon désir
Et de voir dans l'air
L'exacte distance
Qui me séparait de lui
De moi
Je dirais aujourd'hui

Intérieur

Certains s'en vont
De n'être jamais venus
Laissant là
Tel un vêtement luxueux
Négligemment pendu à un cintre
Une existence peu portée
Que de temps à autre
Ils regardaient avec envie
Assis sur le rebord d'eux-mêmes



Edward Hopper, Summer Interior, 1909
Whitney Museum of American Art, New York

Fouilles

Une part de moi déjà
Tremble
Toutes les autres parts
À chaque nouvelle aube
Rient exagérément
Et s'agitent en tous sens
Agrippent l'air que tu expires
Et l'embrassent et l'avalent
Oh Je te le rendrai
Vif comme l'air de novembre
Le moment venu
Je te rendrai tout
Paysages et visages
Et tu ne verras rien
Tu ne me verras pas
Ton cœur battra dans ma poitrine
Ou bien est-ce le mien qui battra dans la tienne
Toute matière sera verre
Tout être sera aveugle
Cette part qui tremble
Tremblera encore plus
Et le temps fera s'effondrer
Des pans entiers de lui-même
Et tout deviendra ce qu'il doit devenir
Sauf moi
Figée dans l'ambre
De nos heures éprises

À l’ombre d’un doute

Souvent je vais m'asseoir
À l'ombre d'un doute
Ici les vérités fausses ou vraies
Ne passent qu'à travers quelques brèches
De lumière tamisée
Et cela me suffit
Ou bien c'est encore trop
Et je ferme les yeux
Je me sens comme un fruit
Tombé sans heurt de l'arbre
M'imagine qu'un paon-du-jour
Se pose sur ma chair
Afin que les vérités pensent
Mes yeux ouverts
Cependant que je rêve

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