Hervé Guibert. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

J’ai senti venir la mort dans le miroir, dans mon regard dans le miroir, bien avant qu’elle y ait vraiment pris position. Est-ce que je jetais déjà cette mort par mon regard dans les yeux des autres ? Je ne l’ai pas avoué à tous. Jusque-là, jusqu’au livre, je ne l’avais pas avoué à tous. Comme Muzil*, j’aurais aimé avoir la force, l’orgueil insensé, la générosité aussi, de ne l’avouer à personne, pour laisser vivre les amitiés libres comme l’air et insouciantes et éternelles.

*Michel Foucault

La sangtième

Les bras chargées
D’heures antiques
Il porte un unique jour
Tous les jours
Il le porte vers sa destination
Regardant avec mépris
Le présent
Que tu portes en peinant
D’un jour à l’autre
Le regardant comme un rival
Auquel il va t’arracher


Aux femmes assassinées

Chaque jour revenant

Chaque jour
Je te dis adieu
Ma chère existence
Et mon regard se pose
Sur toutes ces beautés
Aucune que je veuille posséder
Adieu leur dis-je à toutes
Sans voir dans ce mot
Une nature plus haute
Que celle qui m’accueille
Depuis tout ce temps
Sans même y voir
L’annonce d’un départ
Mais bien d’une arrivée

Qui sait ?

Dans le rêve
Un arbre devient corps
Et quitte la forêt
Moi je reste arbre
Tremble
Ou saule ou pitchpin

Dans le rêve
L’arbre retournant sur ses pas
Dit d’une voix mélancolique
Qu’il perdra en redevenant arbre
Les corps n’ont pas de vent à eux

Marguerite Yourcenar. Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey

Quand on passe des heures et des heures avec une créature imaginaire, ou ayant autrefois vécu, ce n’est plus seulement l’intelligence qui la conçoit, c’est l’émotion et l’affection qui entrent en jeu. Il s’agit d’une lente ascèse, on fait taire complètement sa propre pensée ; on écoute une voix : qu’est-ce que cet individu a à me dire, à m’apprendre ? Et quand on l’entend bien, il ne nous quitte plus.

Endless

Quand l’amour  est certain
Dès son premier instant
Il peut bien mourir
D’ailleurs il meurt
Une fois puis une autre
Et une autre encore
Chaque fois revenant
Semblable
Et différent

Quand de guerre lasse
La nature pousse dans les ténèbres
Les corps où cet amour demeure
L’aube qui l’a vu naître
Le précède dans sa chute

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