Une simple distance Infranchissable peut-être Mais connue
J’aimerais Définir en kilomètres Le séjour des absents Et voir un soir d’été – Le soleil le fait bien Qui se répand sur l’herbe – Deux lointains se toucher
Comment n’ai-je pas vu Que le temps sommeillait Ah ça oui maintenant je le vois Si fatigué d’avoir tant dormi Comment n’ai-je pas vu Que dans ses rêves défilait Une vie toute entière Celle qui aurait été mienne Si plus tôt j’avais su Que le déclin n’est pas du temps filé Mais le fruit d’une jeunesse négligée
Si plus tôt j’avais su Que vieillir ne doit rien Aux piqûres des aiguilles Comme j’aurais secoué le temps !
On était comme des pantins qu’un géant aurait poussés du haut d’une rue déclive. On courait à toute vitesse, le corps entraîné vers l’avant. L’unique façon de ralentir était de nous agripper aux épaules de celui qui nous devançait. Mark Marksman était en tête, comme toujours. Ses bras moulinaient l’air. Il riait en criant et le son de sa voix nous pénétrait, nous emportait aussi sûrement que la course. J’aurais juré que nos pieds ne touchaient pas le sol. Cette putain de rue n’a pas de fin ! s’exclamait Marksman, entre deux quintes hystériques.
Enfin, le soleil décocha ses rayons en plein milieu de la rue. On ressemblait maintenant à des danseurs fous vêtus d’or. Aveugles, on se cognait au mobilier urbain et aux passants. On rebondissait, trébuchait, tournoyait. Le sang de nos écorchures fleurissait la chaussée. Des pas lourds se rapprochaient des nôtres. De plus en plus nombreux. Des bottines ferrées inutilement véloces, car nous avions déjà rejoint le fleuve. Vert ou marron. Acide et gelé. Comme les morveux de la piscine municipale, on trépignait sur la rive en poussant des cris tour à tour stridents et rauques. Au signal de Marksman, on a tous plongé. Sans états d’âme. En se frappant la tête ou le torse avec nos poings fermés. À notre étonnement, l’eau saumâtre n’était qu’une couche de surface sous laquelle la rue se poursuivait. La lumière solaire nous obligeait encore à plisser les yeux. Je vous l’avais dit, s’époumona Marksman en secouant rageusement la grille descendue d’un marchand de primeurs. Je vous l’avais dit ! La rue n’a pas de fin pour les fils de New York.
Avant de prendre le large – Et chacun sait Que cela ne se peut pas – Ils s’arrachent racines Feuillages Ne gardent que tronc branches Cœur gravé sur l’écorce Ou maison ou visage Eliminent toute trace de Terre En faisant de grands mouvements tristes Chaque poussière caillou regrettés Les lettres de leurs noms démembrés Ondulant dans l’océan Finissent dans la gueule des poissons Qui se mettent à prier Dans des langues étranges Pour ne pas être pris Mais ils sont pris Et jetés sur la Terre Et décapités Et éventrés Finissent dans la gueule Des hommes/dieux Qui jouent avec leurs yeux cuits Comme avec des perles Et recrachent arêtes et lettres Pour ne rien garder En travers de la gorge Et parce qu’ils se plaisent À être muets
— Inch Allah, dit Madame Rosa. Je vais bientôt mourir. — Inch Allah, Madame Rosa. — Je suis contente de mourir, Momo. — Nous sommes tous contents pour vous, Madame Rosa. Vous n’avez que des amis, ici. Tout le monde vous veut du bien.
Là Ma langue de pierre Et ses cris fossilisés Là Mes yeux qui mènent À mon âme l’effroi Tout autant que la beauté Là Sur mon ventre Le lien Vers la toute première Ainsi que vers la mort Qui d’abord se fait vie Là Entre mes jambes Le seul lieu au monde Qui m’appartienne
Ô toi la Sombre, dit Médée à l’eau. Fais que tout ce qui lie puisse tomber enfin. Que tout ce qui est connu devienne confus. Que tout ce que nous sommes meure. Fais que je devienne la plus haïe des femmes, et la plus authentique.
Il n’est pas d’absents Tant que je suis ici Et pourtant Mes yeux Pour eux Ont perdu Toute vie Ce sont eux les absents D’histoires qui se racontent Dans le lieu de mon âme
Cette âme qui se peuple Cependant qu’ici-bas Le désert s’installe