Sherman Alexie. Le psaume de la faim, 1973

Quand il n’y eut plus d’argent indien
Et qu’il n’y eut plus rien à manger
Notre père et notre mère allèrent en ville
Mettre au clou leurs alliances.

Louée, louée
Louée soit la main gauche.

Sherman Alexie « Red Blues » Collection Terres d’Amérique,
éditions Albin Michel

Philip Roth. Indignation

J’étais toujours en train de prendre sur moi. Je poursuivais toujours un but. Livrer les commandes et plumer les poulets, nettoyer les billots de boucher, avoir les meilleures notes pour ne jamais décevoir mes parents. Raccourcir ma prise sur la batte de base-ball pour qu’elle frappe la balle et qu’elle retombe exactement entre les joueurs de l’équipe adverse du champ intérieur et ceux du champ extérieur. Changer d’université pour échapper aux restrictions imposées par mon père de façon irrationnelle. Ne pas devenir membre d’une fraternité afin de me consacrer exclusivement à mes études. Prendre la préparation militaire avec le plus grand sérieux pour essayer de ne pas me faire tuer en Corée. Et maintenant, le but à atteindre , c’était Olivia Hutton.

Le conte de Muirgen Mac Rae

Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, d’une ombre errant dans Manhattan, nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus, ni de la fée d’Edison. En vérité, cette ombre-là, n’était que l’ombre d’elle-même.
Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage, si parfaitement dessiné, servait d’écrin aux yeux les plus précieux d’Irlande. Deux pupilles émeraude qui étaient, cela se disait, l’unique trésor de la terre de Paddy. Hélas, aucun homme de l’île, en âge de se marier, ne disposait d’assez de richesse et d’orgueil pour s’emparer d’une telle parure.
Pas un seul ne possédait de domaine à la mesure de Muirgen Mac Rae, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts.
Pas un seul ne possédait d’écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes.
Pas un seul ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle.
Finalement, tous gardèrent leur distance et l’unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure. Afin de ne plus l’entendre, elle s’embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York.
Dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l’océan. De sombres nuages, traversés de part en part par des éclairs rougeoyants et silencieux. Et malgré les ordres concis d’un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter l’Irlande. Et lorsque l’ordre fut donné de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique.
L’officier se rendit à l’évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu’on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l’être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt.
Quand le commandement fut entre les mains de l’hôte mystérieux, le navire s’immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu’à la nuit. Une nuit si noire qu’aucun homme ne pouvait s’y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n’en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais. Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d’Hudson, elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même.
Depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois le vent glacial de son désespoir, souffler là, sur leurs yeux.
Mais, peut-on en vouloir à l’Esprit de l’Irlande d’avoir repris son trésor ?

Lunch Poem *8

La peau sur les os 
Mon frère
La peau et les os
Et les dieux dans le ciel
Qui s’échangent leurs anges
À l’heure où je te parle 
C’est à peine si je marche
Et voler
Je laisse ça à d’autres dorénavant
Toi tu as volé plus que je ne l'ai fait
Plus de richesses te reviennent
Car tes yeux voient encore
Quant à moi
Je me satisfais des marbrures rosâtres
D’un parquet de chambre commune
Aussi beau que je sois 
Je n’en mourrai pas moins
Aussi belle ? Qui le sait
À part toi mon frère
Devant les anges en plâtre 
Des boutiques minables
Je regrette d’avoir ri 
Car c’est là la matière
Dont je suis fait
Il me reste à vivre ainsi
Blafard
À la merci de tous
Allez mon frère
Oublions notre humanité
Il faut que je m'allège
Le vent passe bientôt
Je ne veux pas le manquer

Le loup de pansélène

Sans que cela se voie
Ni ne s’entende
Cette colère
Ce silence hurlant
Ce loup de pansélène
Me dévore la langue
Enfouit dans ma raison
Les semences oculaires
Déposées par le temps
Sur mon terreau de vie

M Train. Patti Smith

Ce n’est pas facile d’écrire sur rien.
J’entends le timbre de la voix traînante et autoritaire du cow-boy. Je gribouille sa formule sur ma serviette en papier. Comment un type peut-il vous enquiquiner en rêve et avoir ensuite le culot de revenir à la charge ? J’éprouve le besoin de le contredire, pas seulement par une simple répartie, mais en passant en l’action. Je baisse la tête, contemple mes mains. Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.

Passagère

Là, alors que je prends plaisir
À me dire passagère
Au sens d’être moi-même
Un mal guérissable
Là, dans ce voyage
Où les paysages froids
S’enroulent autour
De mes mouvements de tête
Là, quand rarement
L’espoir jouissant
D’une aube sans chasse
Meurt de sa propre mort
J’ai beau être véloce
Mon regard plus vorace
Que mes pas
Toujours empile ses prises
Là, dans l’Heure

Vain poète

Fiché sur un siège de ronces
Il attend
Il attend
L’encre se fabrique
La plume
La feuille blanche
Sang
  Lame
    Linceul
Il attend la tragédie
Quand elle survient
Il écrit
Il écrit
Et rien ne bouge
Sauf le vent
Qui expulse
De la bouche
Des martyres
Son inspiration

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