J’étais toujours en train de prendre sur moi. Je poursuivais toujours un but. Livrer les commandes et plumer les poulets, nettoyer les billots de boucher, avoir les meilleures notes pour ne jamais décevoir mes parents. Raccourcir ma prise sur la batte de base-ball pour qu’elle frappe la balle et qu’elle retombe exactement entre les joueurs de l’équipe adverse du champ intérieur et ceux du champ extérieur. Changer d’université pour échapper aux restrictions imposées par mon père de façon irrationnelle. Ne pas devenir membre d’une fraternité afin de me consacrer exclusivement à mes études. Prendre la préparation militaire avec le plus grand sérieux pour essayer de ne pas me faire tuer en Corée. Et maintenant, le but à atteindre , c’était Olivia Hutton.
Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, d’une ombre errant dans Manhattan, nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus, ni de la fée d’Edison. En vérité, cette ombre-là, n’était que l’ombre d’elle-même. Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage, si parfaitement dessiné, servait d’écrin aux yeux les plus précieux d’Irlande. Deux pupilles émeraude qui étaient, cela se disait, l’unique trésor de la terre de Paddy. Hélas, aucun homme de l’île, en âge de se marier, ne disposait d’assez de richesse et d’orgueil pour s’emparer d’une telle parure. Pas un seul ne possédait de domaine à la mesure de Muirgen Mac Rae, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts. Pas un seul ne possédait d’écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes. Pas un seul ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle. Finalement, tous gardèrent leur distance et l’unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure. Afin de ne plus l’entendre, elle s’embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York. Dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l’océan. De sombres nuages, traversés de part en part par des éclairs rougeoyants et silencieux. Et malgré les ordres concis d’un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter l’Irlande. Et lorsque l’ordre fut donné de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique. L’officier se rendit à l’évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu’on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l’être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt. Quand le commandement fut entre les mains de l’hôte mystérieux, le navire s’immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu’à la nuit. Une nuit si noire qu’aucun homme ne pouvait s’y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n’en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais. Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d’Hudson, elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même. Depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois le vent glacial de son désespoir, souffler là, sur leurs yeux. Mais, peut-on en vouloir à l’Esprit de l’Irlande d’avoir repris son trésor ?
La peau sur les os Mon frère La peau et les os Et les dieux dans le ciel Qui s’échangent leurs anges À l’heure où je te parle C’est à peine si je marche Et voler Je laisse ça à d’autres dorénavant Toi tu as volé plus que je ne l'ai fait Plus de richesses te reviennent Car tes yeux voient encore Quant à moi Je me satisfais des marbrures rosâtres D’un parquet de chambre commune Aussi beau que je sois Je n’en mourrai pas moins Aussi belle ? Qui le sait À part toi mon frère Devant les anges en plâtre Des boutiques minables Je regrette d’avoir ri Car c’est là la matière Dont je suis fait Il me reste à vivre ainsi Blafard À la merci de tous Allez mon frère Oublions notre humanité Il faut que je m'allège Le vent passe bientôt Je ne veux pas le manquer
Sans que cela se voie Ni ne s’entende Cette colère Ce silence hurlant Ce loup de pansélène Me dévore la langue Enfouit dans ma raison Les semences oculaires Déposées par le temps Sur mon terreau de vie
Ce n’est pas facile d’écrire sur rien. J’entends le timbre de la voix traînante et autoritaire du cow-boy. Je gribouille sa formule sur ma serviette en papier. Comment un type peut-il vous enquiquiner en rêve et avoir ensuite le culot de revenir à la charge ? J’éprouve le besoin de le contredire, pas seulement par une simple répartie, mais en passant en l’action. Je baisse la tête, contemple mes mains. Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.
Là, alors que je prends plaisir À me dire passagère Au sens d’être moi-même Un mal guérissable Là, dans ce voyage Où les paysages froids S’enroulent autour De mes mouvements de tête Là, quand rarement L’espoir jouissant D’une aube sans chasse Meurt de sa propre mort J’ai beau être véloce Mon regard plus vorace Que mes pas Toujours empile ses prises Là, dans l’Heure
Fiché sur un siège de ronces Il attend Il attend L’encre se fabrique La plume La feuille blanche Sang Lame Linceul Il attend la tragédie Quand elle survient Il écrit Il écrit Et rien ne bouge Sauf le vent Qui expulse De la bouche Des martyres Son inspiration