Cela avait-il la moindre importance, se demandait-elle en se dirigeant vers Bond Street, cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesser d’exister pour de bon ; le fait que tout cela continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait, Peter survivrait, ils vivraient l’un dans l’autre, elle survivrait, elle en était convaincue, dans les arbres de chez elle ; dans la maison, si laide, si délabrée qu’elle fût ; dans des gens qu’elle n’avait jamais connus ; elle s’étendrait comme une brume entre les gens qu’elle connaissait le mieux, qui la soulèveraient sur leurs branches comme elle avait vu les arbres soulever la brume, mais cela s’étendait loin, si loin, sa vie, elle-même.
Je me tais Et j’écris : Aujourd’hui Enroulé sur lui-même Dévale l’avenir À la manière d’une roue déboitée De véhicule accidenté Des hommes le poursuivent Délaissant la tragédie Immobile Au profit d’un mouvement Aussi hasardeux soit-il C’est ainsi Il faut que ça bouge Que ça ait l’air de fuir L’air de partir ailleurs Ou d’arriver ici Pour que la main Arme première Empêche le déplacement Ou le décide. Je me tais J’écris et devrais effacer Ce que j’écris La pensée ? Un canot que l’on perce Avant la mise à l’eau J’écris : Aujourd’hui Esclave de sa forme sphérique Dévale une route pentue Sans pouvoir s’arrêter. Et je n’efface pas Il y a du temps Enfermé là
Toutes les fois où ma pensée se tait Et que je crois mourir Rongée par la migraine Celle-ci toujours épiant l’heure Où la grève se vide Toutes ces fois Où je n’écris rien Suffocant sous le ciel cendré D’une forêt en flamme Malgré tout je reste là Les tempes piétinées Par les sabots piquants De grands cerfs affolés Chaque coup Qu’ils me portent Et je ne m’en protège pas Ou si peu Me ravit une minute Accomplie ou restante
Il faut tenir Retenir Cris Colère Chaque jour Tenir Une main invisible Et la lâcher La lâcher pour se donner Une idée de la chute La rattraper de justesse Est-ce elle qui rattrape ? Une réaction conjointe Des battements semblables De peur Ou d’envie La chute n’est pas mortelle Après tout C’est le sol qui tue Il faut tenir Tenir tenir Retenir Larmes Vagues En particulier les vagues Allers retours Va ! Reviens ! Il faut pour vivre Marcher beaucoup Sans mouvement de jambes Même sans jambes du tout Marcher vers Marcher pour Rarement on marche Les mains vides Il faut tenir À quelqu’un Par-dessus tout Ça ? C’est le pire de tout Seule affirmé-je Seule Rien ne me retiendrait De voler Et là le ciel De se mettre à rire
J’étais toujours en train de prendre sur moi. Je poursuivais toujours un but. Livrer les commandes et plumer les poulets, nettoyer les billots de boucher, avoir les meilleures notes pour ne jamais décevoir mes parents. Raccourcir ma prise sur la batte de base-ball pour qu’elle frappe la balle et qu’elle retombe exactement entre les joueurs de l’équipe adverse du champ intérieur et ceux du champ extérieur. Changer d’université pour échapper aux restrictions imposées par mon père de façon irrationnelle. Ne pas devenir membre d’une fraternité afin de me consacrer exclusivement à mes études. Prendre la préparation militaire avec le plus grand sérieux pour essayer de ne pas me faire tuer en Corée. Et maintenant, le but à atteindre , c’était Olivia Hutton.
Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, d’une ombre errant dans Manhattan, nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus, ni de la fée d’Edison. En vérité, cette ombre-là, n’était que l’ombre d’elle-même. Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage, si parfaitement dessiné, servait d’écrin aux yeux les plus précieux d’Irlande. Deux pupilles émeraude qui étaient, cela se disait, l’unique trésor de la terre de Paddy. Hélas, aucun homme de l’île, en âge de se marier, ne disposait d’assez de richesse et d’orgueil pour s’emparer d’une telle parure. Pas un seul ne possédait de domaine à la mesure de Muirgen Mac Rae, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts. Pas un seul ne possédait d’écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes. Pas un seul ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle. Finalement, tous gardèrent leur distance et l’unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure. Afin de ne plus l’entendre, elle s’embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York. Dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l’océan. De sombres nuages, traversés de part en part par des éclairs rougeoyants et silencieux. Et malgré les ordres concis d’un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter l’Irlande. Et lorsque l’ordre fut donné de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique. L’officier se rendit à l’évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu’on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l’être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt. Quand le commandement fut entre les mains de l’hôte mystérieux, le navire s’immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu’à la nuit. Une nuit si noire qu’aucun homme ne pouvait s’y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n’en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais. Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d’Hudson, elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même. Depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois le vent glacial de son désespoir, souffler là, sur leurs yeux. Mais, peut-on en vouloir à l’Esprit de l’Irlande d’avoir repris son trésor ?
La peau sur les os Mon frère La peau et les os Et les dieux dans le ciel Qui s’échangent leurs anges À l’heure où je te parle C’est à peine si je marche Et voler Je laisse ça à d’autres dorénavant Toi tu as volé plus que je ne l'ai fait Plus de richesses te reviennent Car tes yeux voient encore Quant à moi Je me satisfais des marbrures rosâtres D’un parquet de chambre commune Aussi beau que je sois Je n’en mourrai pas moins Aussi belle ? Qui le sait À part toi mon frère Devant les anges en plâtre Des boutiques minables Je regrette d’avoir ri Car c’est là la matière Dont je suis fait Il me reste à vivre ainsi Blafard À la merci de tous Allez mon frère Oublions notre humanité Il faut que je m'allège Le vent passe bientôt Je ne veux pas le manquer
Sans que cela se voie Ni ne s’entende Cette colère Ce silence hurlant Ce loup de pansélène Me dévore la langue Enfouit dans ma raison Les semences oculaires Déposées par le temps Sur mon terreau de vie