Le temps qui nous reste
Allégé des minutes perdues
Par la retenue de nos mains
Jamais publiquement enlacées
Allégé des silences d’autan
Asséchant la clepsydre
Et des rêves scellés
Dans l’ambre de l’ennui
Ce temps-là
Étrangement délivré
De ce qui n’a pas été
Celui-là
Nous l’aimons
Virginia Woolf. Mrs Dalloway

Cela avait-il la moindre importance, se demandait-elle en se dirigeant vers Bond Street, cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesser d’exister pour de bon ; le fait que tout cela continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait, Peter survivrait, ils vivraient l’un dans l’autre, elle survivrait, elle en était convaincue, dans les arbres de chez elle ; dans la maison, si laide, si délabrée qu’elle fût ; dans des gens qu’elle n’avait jamais connus ; elle s’étendrait comme une brume entre les gens qu’elle connaissait le mieux, qui la soulèveraient sur leurs branches comme elle avait vu les arbres soulever la brume, mais cela s’étendait loin, si loin, sa vie, elle-même.
Comme la pierre
Dans ce qui a été
S’il y avait un moment
Qui restait en l’état
Et à portée de main
Comme la pierre
Dont l’étendue d’une vie
Ne peut saisir l’usure
Peut-être
Saurions-nous enfin
Quelque chose sur la mort
Come full circle
Je me tais
Et j’écris :
Aujourd’hui
Enroulé sur lui-même
Dévale l’avenir
À la manière d’une roue déboitée
De véhicule accidenté
Des hommes le poursuivent
Délaissant la tragédie
Immobile
Au profit d’un mouvement
Aussi hasardeux soit-il
C’est ainsi
Il faut que ça bouge
Que ça ait l’air de fuir
L’air de partir ailleurs
Ou d’arriver ici
Pour que la main
Arme première
Empêche le déplacement
Ou le décide.
Je me tais
J’écris et devrais effacer
Ce que j’écris
La pensée ?
Un canot que l’on perce
Avant la mise à l’eau
J’écris :
Aujourd’hui
Esclave de sa forme sphérique
Dévale une route pentue
Sans pouvoir s’arrêter.
Et je n’efface pas
Il y a du temps
Enfermé là
Un ravissement
Toutes les fois où ma pensée se tait
Et que je crois mourir
Rongée par la migraine
Celle-ci toujours épiant l’heure
Où la grève se vide
Toutes ces fois
Où je n’écris rien
Suffocant sous le ciel cendré
D’une forêt en flamme
Malgré tout je reste là
Les tempes piétinées
Par les sabots piquants
De grands cerfs affolés
Chaque coup
Qu’ils me portent
Et je ne m’en protège pas
Ou si peu
Me ravit une minute
Accomplie ou restante
La main du voleur (Je veux dire de l’oiseau)
Il faut tenir
Retenir
Cris
Colère
Chaque jour
Tenir
Une main invisible
Et la lâcher
La lâcher pour se donner
Une idée de la chute
La rattraper de justesse
Est-ce elle qui rattrape ?
Une réaction conjointe
Des battements semblables
De peur
Ou d’envie
La chute n’est pas mortelle
Après tout
C’est le sol qui tue
Il faut tenir
Tenir tenir
Retenir
Larmes
Vagues
En particulier les vagues
Allers retours
Va ! Reviens !
Il faut pour vivre
Marcher beaucoup
Sans mouvement de jambes
Même sans jambes du tout
Marcher vers
Marcher pour
Rarement on marche
Les mains vides
Il faut tenir
À quelqu’un
Par-dessus tout
Ça ?
C’est le pire de tout
Seule affirmé-je
Seule
Rien ne me retiendrait
De voler
Et là le ciel
De se mettre à rire
Sherman Alexie. Le psaume de la faim, 1973
Quand il n’y eut plus d’argent indien
Et qu’il n’y eut plus rien à manger
Notre père et notre mère allèrent en ville
Mettre au clou leurs alliances.
Louée, louée
Louée soit la main gauche.
Sherman Alexie « Red Blues » Collection Terres d’Amérique,
éditions Albin Michel
Philip Roth. Indignation

J’étais toujours en train de prendre sur moi. Je poursuivais toujours un but. Livrer les commandes et plumer les poulets, nettoyer les billots de boucher, avoir les meilleures notes pour ne jamais décevoir mes parents. Raccourcir ma prise sur la batte de base-ball pour qu’elle frappe la balle et qu’elle retombe exactement entre les joueurs de l’équipe adverse du champ intérieur et ceux du champ extérieur. Changer d’université pour échapper aux restrictions imposées par mon père de façon irrationnelle. Ne pas devenir membre d’une fraternité afin de me consacrer exclusivement à mes études. Prendre la préparation militaire avec le plus grand sérieux pour essayer de ne pas me faire tuer en Corée. Et maintenant, le but à atteindre , c’était Olivia Hutton.
Le conte de Muirgen Mac Rae
Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, d’une ombre errant dans Manhattan, nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus, ni de la fée d’Edison. En vérité, cette ombre-là, n’était que l’ombre d’elle-même.
Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage, si parfaitement dessiné, servait d’écrin aux yeux les plus précieux d’Irlande. Deux pupilles émeraude qui étaient, cela se disait, l’unique trésor de la terre de Paddy. Hélas, aucun homme de l’île, en âge de se marier, ne disposait d’assez de richesse et d’orgueil pour s’emparer d’une telle parure.
Pas un seul ne possédait de domaine à la mesure de Muirgen Mac Rae, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts.
Pas un seul ne possédait d’écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes.
Pas un seul ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle.
Finalement, tous gardèrent leur distance et l’unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure. Afin de ne plus l’entendre, elle s’embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York.
Dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l’océan. De sombres nuages, traversés de part en part par des éclairs rougeoyants et silencieux. Et malgré les ordres concis d’un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter l’Irlande. Et lorsque l’ordre fut donné de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique.
L’officier se rendit à l’évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu’on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l’être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt.
Quand le commandement fut entre les mains de l’hôte mystérieux, le navire s’immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu’à la nuit. Une nuit si noire qu’aucun homme ne pouvait s’y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n’en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais. Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d’Hudson, elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même.
Depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois le vent glacial de son désespoir, souffler là, sur leurs yeux.
Mais, peut-on en vouloir à l’Esprit de l’Irlande d’avoir repris son trésor ?


