Contre toute attente
Ma jeunesse est restée
À l’aurore
Elle ouvre grand mes yeux
Au crépuscule
Refuse de les fermer
Les armes vaines
La nuit me pénètre parfois
En plein jour
Et toutes ses chimères
Me transpercent les os
Je combats éveillée
Sans mes armes familières
Qui s’animent seulement
Dans l’obscurité véritable
Faibles armes
Je l’avoue
Conservées de l’enfance
Sans pouvoir
Car maniées sans force
Ce sont elles sans doute
Qui ont ouvert des brèches
Dans le cuir de l’aube
Par où les démons de la nuit
S’échappent
Arundathi Roy. Le ministère du bonheur supême

Elle vivait dans le cimetière à la façon d’un arbre. À l’aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauve-souris. Au crépuscule, c’était l’inverse. Entre leurs allées et venues, elle s’entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes.
L’heur & le malheur
Sans cette peur de perdre
Ce qui est impalpable
Mais capable de toucher
Les organes invisibles
Comme l’âme et le cœur
Sans cette peur
Qui taille dans le néant
Leurs contours justes
Je ne serais rien
Je ne verrais rien
Ni de l’autre
Ni de moi
Je serais plus tranquille
Sûrement
Mais proche de la mort
Le Conte de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet qui devait sa vie à la Mort en personne.
Mercy vivait à Londres et ne possédait rien, hormis le rêve d’enflammer les scènes du Theater District de Manhattan, car elle était danseuse. Disposant enfin du prix du billet, elle traversa l’Atlantique au début d’un siècle qui s’annonçait ni mieux ni pire que les siècles passés ou ceux à venir.
La chance voulut que durant le voyage elle rencontra un maître de ballet. Les passions rassemblent les êtres, dit-on. C’était un vieillard malingre aux immenses yeux bleus. Il faisait danser ses longues mains osseuses dans l’espace en fredonnant à Mercy des airs classiques. La maladie le rongeait, mais son rêve à lui était de croire que la mort ne le pourchasserait pas sur l’océan. « On la dit froussarde, chuchotait-t-il à la jeune femme. » C’était oublier les moissons de marins qu’elle engrangeait depuis toujours. Mais pour le coup, il ne se trompait pas, car ce n’est pas elle qui se chargea de lui.
Lorsque la coque de l’imposant navire atteignit le fleuve Hudson, le déchirant son de l’eau douce éventrée par le métal brisa net le cœur du vieillard. Et la Nature récolta son dernier souffle pour aller s’en servir ailleurs, avant que la Mort ne s’en empare pour ne rien en faire du tout.
Ceux qui se trouvaient au chevet du maître de ballet, se mirent à danser pour le repos de son âme. Et le froissement des étoffes de mauvaise qualité se frôlèrent jusqu’à ce que le navire atteigne les quais d’Ellis Island. Deux jours après, le corps du vieillard fut renvoyé en Europe dans un cercueil en pin du Canada, aux frais de la compagnie transatlantique.
Quelques mois plus tard, Mercy Stappleton découvrit un chaton dans l’arrière-cour du Mecca Temple où elle se produisait. Il était assis là, comme s’il attendait quelqu’un et courut immédiatement à sa rencontre. L’animal plongea ses immenses yeux bleus dans ceux de la danseuse en se frottant gracieusement contre ses jambes. Conquise, elle décida de l’adopter et le nomma Maître-de-Ballet, car il lui rappelait vaguement le vieillard rencontré lors de la traversée.
Il s’agissait bien de lui, réincarné en félin par une Mort offensée que la Nature lui ait ravie un quidam. Celui-là même qui l’avait traité de froussarde. Et lorsque la Mort est en colère, elle agit au contraire de ce qu’elle fait toujours. Et de son point de vue, il n’existe rien de pire que de donner la vie.
Les arbres-livres
Dans le ciel de janvier
Dont il faut fendre le métal
Pour faire couler un peu de jour
Les arbres peuplés de feuilles affamées
Semblent porter l’hiver
À bout de branches
Comme un quidam
À bout de bras
Le cadavre d’un frère
Ou n’importe quelle autre
Merveille éteinte
Ils semblent savoir
Faire ce qu’il faut
Savoir
Absolument tout sur tout
À l’inverse de moi
Qui ne fais que croire
En mon savoir
Qui ne fais que rarement
Ce qu’il faut
Ils semblent me le dire
Lorsqu’ils retiennent
Ce qu’ils peuvent de l’hiver
Hors de la terre peuplée
D’hommes furieux
Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan

Il pria : Je vous en prie, accordez à Yvonne son rêve d’une vie nouvelle avec moi – je vous en prie, laissez-moi croire que tout cela n’est pas une abominable duperie de moi-même – je vous en prie, laissez-moi la rendre heureuse, délivrez-moi de cette effrayante tyrannie de moi. Je suis tombé bas. Faites-moi tomber encore plus bas, que je puisse connaître la vérité. Apprenez-moi à aimer de nouveau, à aimer la vie.
Nathalie Sarraute. Les fruits d’Or

Mais les romanciers choisissent n’importe quoi… au petit bonheur… Un geste qu’ils ont remarqué, qui pouvait signifier n’importe quoi, ils le prennent et ils se disent: tiens, ça fera bien, voila ce qu’il me faut, ça ira là… Un geste quelconque, qu’ils ont retenu… Le ton assuré de l’écrivain. On est obnubilé… On pense que lui, il sait. Et on dit: mais comme c’est vrai. Et on le retrouve dans la vie. Bien sûr qu’on l’y retrouve, puisqu’on l’y a mis… puisque l’on voit la vie à travers les romans… Il y a des gens marqués pour toujours par ces vérités là.
Négatif
L’écrit sur la page
C’est le blanc
Autant que le noir
Et c’est le blanc
Qui m’attire
Le noir
– Matériau de la passerelle
Que je tends
Au-dessus du vide –
Il m’arrive
De ne pas l’aimer


