Laura Kasischke. Conseils de Marraine

Ma chérie, le monde
et tout ce qu’il contient
et l’arrière qui bascule en avant
dans les moments cruciaux et le fruit bleu
qui nous consume : Tout

n’est par ailleurs qu’un néant à venir
où les branches noircissent les arbres
comme en hiver et l’hiver d’un coup le printemps :
Les hommes seront en colère, et
les calculs biliaires

mais ne pleure pas : Cherche
les présages dans le ronron monotone –
tout ce qui arrive quand nous
sommes proches de nous détendre, et que les pourceaux
ronflent porcinement dans leur seau :

Essaye de rester en vie jusqu’à ta mort.
Une nuit tu te retrouveras
à chanter dans ta voiture
dans une rue loin de chez toi
radio allumée, les yeux fatigués :

Soudain la rue est une rivière de glace
et tu fais des tonneaux sur les deux voies et apprends
les lois physiques suivantes :
Les arbres ont une bonne raison de tous
pousser dans le sens du vent, et une bille de billard roulera

exactement à la même vitesse que la bille
la heurtant par l’arrière : Le choc
et la rotation des billes dans le noir
et un camion qui tourbillonne vers toi
et le pare-brise qui t’embrassera

et le rire, et les applaudissements. Souviens-toi :
Le monde est vulgaire comme tout ce qu’il contient :
Le sucre du melon
et la vie comme un fumet de tourte à la viande.
Tu en réclameras

toujours plus : La pendule
tonnera dans la salle d’attente
pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures
et que tu sortiras hébétée
et mort-née dans la rue.

« Mariées rebelles » Editions Page à Page

A la fin, rien.

À la fin je dirai
 Tous sont venus
 Chacun à leur tour 
 Et m’ont tenue la main
 Avant de la lâcher
 On aurait dit 
 Sans le faire exprès
 
Tous sont venus 
 Un jour ou l’autre
 S’asseoir à ma table
 Laissaient en partant 
 Des miettes de silence
 Que je balayais en hiver
 Pour nourrir la sitelle 
 Et quelques plumes d’ange
 Dont je ne faisais rien
 
À la fin je dirai
 Je n’ai pas fait mieux
 Trop attendu d’amour
 Trop aimé c’est certain
 Et mal tellement mal
 Peut-être contemplé 
 Plus qu’il n’aurait fallu
 Mais que faut-il faire ? 

Charente Maritime

Je voudrais retrouver 
L’aube marécageuse
Et sa terre drapée
D’une haleine grise
Sous laquelle l’océan
Empilait ses trésors

Mes pas somnolents
Déposant leurs baisers
Sur les lèvres humides
Des prés maritimes

Mon regard alourdi
Par la récolte des prémices
D’un jour admirable

Des guerres

Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
Le cœur rongé par les guerres
Tu sais de quoi je parle
L'organe poétique et inexistant
Qui lâche
Inguérissable
Car où se situe-t-il ?
Au centre de l'angoisse et de la solitude
Où est-ce ?
Absolument partout et toujours
Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
Rongé par les guerres fratricides
En hurlant presque mort
Famille je te hais
M'aimes-tu ?
M'as-tu jamais aimé ?
À genoux
Les épaules affaissées
M'aimeras-tu toujours ?
Tu dis
L’infini est dans le finissant
La solitude dans l'homme naissant
Tout est passé fini dans l'infini
Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
L'organe poétique inexistant
Rongé par les guerres

Per se

Contre toute attente
Ma jeunesse est restée
À l’aurore
Elle ouvre grand mes yeux
Au crépuscule
Refuse de les fermer

Les armes vaines

La nuit me pénètre parfois 
En plein jour
Et toutes ses chimères
Me transpercent les os
Je combats éveillée
Sans mes armes familières
Qui s’animent seulement
Dans l’obscurité véritable
Faibles armes
Je l’avoue
Conservées de l’enfance
Sans pouvoir
Car maniées sans force
Ce sont elles sans doute
Qui ont ouvert des brèches
Dans le cuir de l’aube
Par où les démons de la nuit
S’échappent

Arundathi Roy. Le ministère du bonheur supême

Elle vivait dans le cimetière à la façon d’un arbre. À l’aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauve-souris. Au crépuscule, c’était l’inverse. Entre leurs allées et venues, elle s’entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes.

L’heur & le malheur

Sans cette peur de perdre
Ce qui est impalpable
Mais capable de toucher
Les organes invisibles
Comme l’âme et le cœur
Sans cette peur
Qui taille dans le néant
Leurs contours justes
Je ne serais rien
Je ne verrais rien
Ni de l’autre
Ni de moi
Je serais plus tranquille
Sûrement
Mais proche de la mort

Le Conte de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet qui devait sa vie à la Mort en personne.

Mercy vivait à Londres et ne possédait rien, hormis le rêve d’enflammer les scènes du Theater District de Manhattan, car elle était danseuse. Disposant enfin du prix du billet, elle traversa l’Atlantique au début d’un siècle qui s’annonçait ni mieux ni pire que les siècles passés ou ceux à venir.

La chance voulut que durant le voyage elle rencontra un maître de ballet. Les passions rassemblent les êtres, dit-on. C’était un vieillard malingre aux immenses yeux bleus. Il faisait danser ses longues mains osseuses dans l’espace en fredonnant à Mercy des airs classiques. La maladie le rongeait, mais son rêve à lui était de croire que la mort ne le pourchasserait pas sur l’océan. « On la dit froussarde, chuchotait-t-il à la jeune femme. » C’était oublier les moissons de marins qu’elle engrangeait depuis toujours. Mais pour le coup, il ne se trompait pas, car ce n’est pas elle qui se chargea de lui.

Lorsque la coque de l’imposant navire atteignit le fleuve Hudson, le déchirant son de l’eau douce éventrée par le métal brisa net le cœur du vieillard. Et la Nature récolta son dernier souffle pour aller s’en servir ailleurs, avant que la Mort ne s’en empare pour ne rien en faire du tout.

Ceux qui se trouvaient au chevet du maître de ballet, se mirent à danser pour le repos de son âme. Et le froissement des étoffes de mauvaise qualité se frôlèrent jusqu’à ce que le navire atteigne les quais d’Ellis Island. Deux jours après, le corps du vieillard fut renvoyé en Europe dans un cercueil en pin du Canada, aux frais de la compagnie transatlantique.

Quelques mois plus tard, Mercy Stappleton découvrit un chaton dans l’arrière-cour du Mecca Temple où elle se produisait. Il était assis là, comme s’il attendait quelqu’un et courut immédiatement à sa rencontre. L’animal plongea ses immenses yeux bleus dans ceux de la danseuse en se frottant gracieusement contre ses jambes. Conquise, elle décida de l’adopter et le nomma Maître-de-Ballet, car il lui rappelait vaguement le vieillard rencontré lors de la traversée.

Il s’agissait bien de lui, réincarné en félin par une Mort offensée que la Nature lui ait ravie un quidam. Celui-là même qui l’avait traité de froussarde. Et lorsque la Mort est en colère, elle agit au contraire de ce qu’elle fait toujours. Et de son point de vue, il n’existe rien de pire que de donner la vie.

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