James Baldwin. La chambre de Giovanni

Je me souviens que, dans cette chambre, j’avais l’impression de vivre sous la mer ; le temps passait au-dessus de nous, indifférent, les heures et les jours ne voulaient rien dire. Au commencement, notre vie à deux était faite d’une joie. Sous-jacente à la joie, bien sûr, était l’angoisse, et sous l’étonnement la peur ; mais elle ne nous tourmentèrent pas dès le commencement, pas avant que nos glorieux débuts aient pris un goût de fiel. Alors l’angoisse et la peur devinrent la surface sur laquelle nous glissions et dérapions, perdant avec notre équilibre toute dignité et toute fierté.

Vipère

J’ai soulevé la pierre
Et la vie a filé
Et j’ai filé aussi
Avant ça elle dormait
Moi aussi je dormais
Ignorant que
C’était ça le danger
Mon père s’est écarté
Ce qu’il ne pouvait plus faire
Être là debout
Au milieu d’un chemin
Dans sa veste chasseur
À s’écarter pour
Me laisser passer
Je détalais
Mettais de la distance
Entre la vie et moi
Ignorant qu’elle
Ne court jamais
Après personne
Mais je savais ça
Son contact mortel
À dix ans et
Déjà des poussières

Laura Kasischke. Conseils de Marraine

Ma chérie, le monde
et tout ce qu’il contient
et l’arrière qui bascule en avant
dans les moments cruciaux et le fruit bleu
qui nous consume : Tout

n’est par ailleurs qu’un néant à venir
où les branches noircissent les arbres
comme en hiver et l’hiver d’un coup le printemps :
Les hommes seront en colère, et
les calculs biliaires

mais ne pleure pas : Cherche
les présages dans le ronron monotone –
tout ce qui arrive quand nous
sommes proches de nous détendre, et que les pourceaux
ronflent porcinement dans leur seau :

Essaye de rester en vie jusqu’à ta mort.
Une nuit tu te retrouveras
à chanter dans ta voiture
dans une rue loin de chez toi
radio allumée, les yeux fatigués :

Soudain la rue est une rivière de glace
et tu fais des tonneaux sur les deux voies et apprends
les lois physiques suivantes :
Les arbres ont une bonne raison de tous
pousser dans le sens du vent, et une bille de billard roulera

exactement à la même vitesse que la bille
la heurtant par l’arrière : Le choc
et la rotation des billes dans le noir
et un camion qui tourbillonne vers toi
et le pare-brise qui t’embrassera

et le rire, et les applaudissements. Souviens-toi :
Le monde est vulgaire comme tout ce qu’il contient :
Le sucre du melon
et la vie comme un fumet de tourte à la viande.
Tu en réclameras

toujours plus : La pendule
tonnera dans la salle d’attente
pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures
et que tu sortiras hébétée
et mort-née dans la rue.

« Mariées rebelles » Editions Page à Page

A la fin, rien.

À la fin je dirai
 Tous sont venus
 Chacun à leur tour 
 Et m’ont tenue la main
 Avant de la lâcher
 On aurait dit 
 Sans le faire exprès
 
Tous sont venus 
 Un jour ou l’autre
 S’asseoir à ma table
 Laissaient en partant 
 Des miettes de silence
 Que je balayais en hiver
 Pour nourrir la sitelle 
 Et quelques plumes d’ange
 Dont je ne faisais rien
 
À la fin je dirai
 Je n’ai pas fait mieux
 Trop attendu d’amour
 Trop aimé c’est certain
 Et mal tellement mal
 Peut-être contemplé 
 Plus qu’il n’aurait fallu
 Mais que faut-il faire ? 

Charente Maritime

Je voudrais retrouver 
L’aube marécageuse
Et sa terre drapée
D’une haleine grise
Sous laquelle l’océan
Empilait ses trésors

Mes pas somnolents
Déposant leurs baisers
Sur les lèvres humides
Des prés maritimes

Mon regard alourdi
Par la récolte des prémices
D’un jour admirable

Des guerres

Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
Le cœur rongé par les guerres
Tu sais de quoi je parle
L'organe poétique et inexistant
Qui lâche
Inguérissable
Car où se situe-t-il ?
Au centre de l'angoisse et de la solitude
Où est-ce ?
Absolument partout et toujours
Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
Rongé par les guerres fratricides
En hurlant presque mort
Famille je te hais
M'aimes-tu ?
M'as-tu jamais aimé ?
À genoux
Les épaules affaissées
M'aimeras-tu toujours ?
Tu dis
L’infini est dans le finissant
La solitude dans l'homme naissant
Tout est passé fini dans l'infini
Tu vas mourir c'est certain
Mon frère
L'organe poétique inexistant
Rongé par les guerres

Per se

Contre toute attente
Ma jeunesse est restée
À l’aurore
Elle ouvre grand mes yeux
Au crépuscule
Refuse de les fermer

Les armes vaines

La nuit me pénètre parfois 
En plein jour
Et toutes ses chimères
Me transpercent les os
Je combats éveillée
Sans mes armes familières
Qui s’animent seulement
Dans l’obscurité véritable
Faibles armes
Je l’avoue
Conservées de l’enfance
Sans pouvoir
Car maniées sans force
Ce sont elles sans doute
Qui ont ouvert des brèches
Dans le cuir de l’aube
Par où les démons de la nuit
S’échappent

Arundathi Roy. Le ministère du bonheur supême

Elle vivait dans le cimetière à la façon d’un arbre. À l’aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauve-souris. Au crépuscule, c’était l’inverse. Entre leurs allées et venues, elle s’entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes.

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