Je suis née sans elle
Cette mélancolie
Mais mes yeux grands ouverts
D’enfant
Affamée de lumière
Lui ont servi de passage
Fruit sauvage
C’est comme si tout à coup
Mon esprit se taisait
Et qu’ainsi défaite
De ma pensée de femme
Forgée dans un acier viril
Je me mette à danser
Au rythme sous-jacent
De ce silence trompeur
C’est comme si tout à coup
Mon être délivré
De ses fers domestiques
Retrouvait sa nature
Et que ma poésie soit
L’un de ces fruits sauvages
Toutes blessent
Ce goût de la vie qui persiste
Malgré l’impasse manifeste
Pourquoi n’est-il pas amer ?
Armée de douleur
De tout temps
La douleur de la perte
M’a accompagnée
Elle était là
Bien avant que le deuil
Ne me frappe
Aujourd'hui je sais
Cette douleur est celle
De ma propre perte
Mes yeux au fond
L’ont toujours su
Mes mains
Mon cœur
Mes mots
De tout temps
J’ai souffert
De voir la vie
Avec les yeux d’une morte
Si cela est possible
Les dommages
Ce rêve
Celui où
Les heures reculent
Alors que tu avances
C’est tout ce que tu auras
Une promenade
Où tu emprunteras
Pour rentrer
Un autre chemin
Que celui de l’allée
Puis un autre
Et un autre encore
Jusqu’à ce que tu comprennes
Qu’il n’a jamais été question
De rentrer
Ce rêve
Celui où
À force d’égarements
Tu oublies
D’où tu viens
Et pourquoi tu es là
C’est tout ce que tu auras
Hannah Arendt. Consolation
Viennent les heures,
Là de vieilles blessures,
Depuis longtemps oubliées,
Menacent de déchirures.
Viennent les jours,
Là aucun risque
De la vie, des souffrances
Ne peut se décider.
Les heures s’enfuient,
Les jours passent,
Il en reste un fruit :
L’existence seule.
« Heureux celui qui n’a pas de patrie » Poèmes de pensée
Editions Payot
Jardin
Pour t’aimer sans faillir
Il me faut te haïr quelquefois
Tenir dans ma main
Le fruit de cette haine jusqu’à
Entrevoir dans ses courbes
Sa nostalgie de la nouaison
Ou la trace douloureuse
D’un bonheur abimé
Et enfin savoir
L’écarter du jardin
Emily Dickinson. Poème 1233
Si je n’avais vu le Soleil
J’aurais su porter l’ombre
Mais la Lumière autre Mort
M’a fait Mourir encore —


