Le conte de l’oiseau mort qui cesse de mourir

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Malloney Dickson, d’Abigail Cordell et de Walt l’oiseau mort (aussi mort qu’on peut l’être) qui cesse de mourir parce qu’il y a des choses plus importantes à faire parfois.
Lorsqu’il découvre l’oiseau mort, gisant sur la terre du Mall, Malloney Dickson décide de lui trouver un endroit confortable approprié à sa condition. Un petit trou qu’il creusera au pied d’un arbre et recouvrira de terre et de feuilles. Et pourquoi pas d’une pierre plate, s’il en trouve une, sur laquelle il gravera la date de ce jour. Mais il fera ça plus tard. Pour l’instant, il ne peut se résoudre à se séparer de l’oiseau. Il n’est pas si fréquent de pouvoir en observer un de près. Lorsqu’il lui souffle sur le ventre, Malloney aperçoit une parcelle de chair encore rose. Ça l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer. Après avoir rejoint son banc habituel, il lui cherche un prénom. Finalement, se décide pour Walt. Comme Walt Whitman son poète favori, dont le recueil « Feuilles d’Herbe » traîne au fond de son sac. Chez tous ni plus ni moins c’est moi que je vois, le bien, le mal que je dis de moi, je le dis d’eux… Je suis immortel, ça je le sais.
— Tu es immortel, ça je le sais, chuchote Malloney à Walt, en l’embrassant sur la tête.
— Après tout, ça ne coûte rien, dit Abigail Cordell qui, comme tous les jours, s’est assise à ses côtés et trouve là, enfin, une occasion de l’aborder.
Il ne lui répond pas, mais lui lance un de ces regards noirs dont il a le secret. Elle ne s’en formalise pas et s’approche timidement pour caresser la tête de Walt. Ses gestes sont malhabiles à cause du trouble qu’elle éprouve en présence de Malloney. Elle donne un baiser tremblant à l’oiseau avant de dire à son tour : « Tu es immortel, ça je le sais. » Après tout, pourquoi pas ? C’est une phrase agréable à prononcer.
Des larmes se mettent à couler passivement le long des joues de Malloney à cause de l’irrémédiable évidence que la poésie est sans pouvoir. Il les essuie d’un revers de manche en espérant qu’Abigail ne les ait pas vues. Mais elles coulent aussi sur son visage à elle, à cause de la même irrémédiable évidence.
C’est alors que Walt cesse de mourir. Je n’en dirai pas plus, car je n’en sais pas plus. Entendons-nous bien, l’oiseau ne revient pas du pays des morts. Les morts ne vivent pas (si je peux dire) tous au même endroit. Ce n’est pas si bien organisé. Il cesse de mourir, voilà tout. Un peu sonné quand même, il volette jusqu’au sol, remet de l’ordre dans son plumage méchamment en désordre avant de s’envoler vers une nuée de moineaux qui tournoie autour des grands arbres.
Malloney regarde sa main vide. Abigail la regarde aussi.
— Il devait simplement être assommé, suggère-t-elle du bout des lèvres.
— Il était raide mort ! Malloney lui répond.
— C’est vrai, aussi mort qu’on peut l’être, dit-elle pensivement, en hochant la tête d’une étrange manière.
Ils restent un moment silencieux. À cause des hypothèses farfelues qui leur traversent l’esprit, que chacun préfère garder pour soi.
Enfin, Abigail met sa main dans celle de Malloney. Pour combler le vide laissé par Walt et parce qu’elle en a envie depuis longtemps. Il constate que la main ne pèse pas plus lourd que l’oiseau. Que ses os sont aussi fins et sa chair l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer.
— Tu es immortelle, ça je le sais, dit-il, car, à l’évidence, les mots du poète possèdent des pouvoirs.
— Tu es immortel, ça je le sais, dit-elle pour s’en convaincre.
Et si le jour passe, ce n’est pas à sa façon habituelle.



Par ma seule présence

Sont-ils ce que j’en fais 
Sont-ils ce qu’ils étaient
Résidus mémoriels
Sentiments
Fantômes
Entremêlés
Ne ressemblant à rien
Me traversant trop vite
Pour que je m’en saisisse
Sont-ils retenus
Malgré eux
Malgré moi je le jure
Dans ma tête encombrée
Sont-ils ce qui me fait
Seraient-ils sans moi
Ailleurs
Seraient-ils autres
Seraient-ils seulement
Sont-ils moi
S’ils le sont
Est-ce cela ma vie
Une solitude hantée
Par ma seule présence

Fruit sauvage

C’est comme si tout à coup
Mon esprit se taisait
Et qu’ainsi défaite
De ma pensée de femme
Forgée dans un acier viril
Je me mette à danser
Au rythme sous-jacent
De ce silence trompeur

C’est comme si tout à coup
Mon être délivré
De ses fers domestiques
Retrouvait sa nature
Et que ma poésie soit
L’un de ces fruits sauvages

Armée de douleur

De tout temps
La douleur de la perte
M’a accompagnée
Elle était là
Bien avant que le deuil
Ne me frappe
Aujourd'hui je sais
Cette douleur est celle
De ma propre perte
Mes yeux au fond
L’ont toujours su
Mes mains
Mon cœur
Mes mots
De tout temps
J’ai souffert
De voir la vie
Avec les yeux d’une morte
Si cela est possible

Les temps d’une existence

C’est une enfance difficile
Celle de l’enfant qui naît
De deux enfances malmenées

Une vie malaisée
Où l’amour s’il se montre
N’est pas reconnu

Une mort douce
Quand des bras s’ouvrent enfin
Sur l’amour véritable

Les dommages

Ce rêve
Celui où
Les heures reculent
Alors que tu avances
C’est tout ce que tu auras
Une promenade
Où tu emprunteras
Pour rentrer
Un autre chemin
Que celui de l’allée
Puis un autre
Et un autre encore
Jusqu’à ce que tu comprennes
Qu’il n’a jamais été question
De rentrer
Ce rêve
Celui où
À force d’égarements
Tu oublies
D’où tu viens
Et pourquoi tu es là
C’est tout ce que tu auras

Hannah Arendt. Consolation

Viennent les heures,
Là de vieilles blessures,
Depuis longtemps oubliées,
Menacent de déchirures.

Viennent les jours,
Là aucun risque
De la vie, des souffrances
Ne peut se décider.

Les heures s’enfuient,
Les jours passent,
Il en reste un fruit :
L’existence seule.



« Heureux celui qui n’a pas de patrie » Poèmes de pensée
Editions Payot

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