De toi à moi
Il y a un vaste monde
Que je ne peux franchir
Sauf si je vole un oiseau
Une défaite
Il n’y a pas un paysage
Qui ne tente de m’attendrir
Pas un que je ne déleste
De quelques pierres ramassées
À la va-vite
Ou que je quitte sans regrets
Toujours
Il faut que je me retourne sur lui
Une dernière fois
Cependant
Je dois admettre que rarement
Je les regarde pour eux-mêmes
Piteusement dans leur théâtre
C’est à moi que je songe
Il n’y a pas un paysage
Qui ne jette à la figure de mes rêves
Ses blessures purulentes
Le compte de ses pertes
Et ne remonte à sa surface
Mes enfouissements
Pas un seul qui ne m’accueille
Sans inquiétude
Gémellité
La mort est là
Elle ne vient pas vers moi
Je ne vais pas vers elle
Elle est là
Et ce n’est pas grave
Ce n’est pas triste
De savoir ça
De la côtoyer
Si je m’en effrayais
Elle ne m’enseignerait rien
J‘existerais à moitié
Gaillarde (Fantaisie)
Cette minute
Par crainte que je l’oublie
Dérobe à la hâte
Le temps à sa portée
Sans se soucier qu’il soit
De la veille de jadis
Ni même du lendemain
Cette minute où je te vois
Pour la première fois
Étale son larcin
Sous le ciel nocturne
Puis avec une candeur
Mâtinée de fierté
Me l’offre en présent
Panorama hostile
Devant nous il y avait l’océan
Mais d’abord le muret
L’escalier à double volée
Une bonne longueur de plage
Toutes sortes de balles
Comme des planètes chaudes
Qu’on se refilait entre soi
La barrière de coquillages
– Elle en occupait plus d’un –
Et enfin l’océan
Au large
Cette pluie qui tombait
Bêtement dans la mer
Un seul nuage
Il se dévidait là
Par facilité
Ou bien parce que
C’était plaisant à regarder
C’est vrai que ça l’était
Comme un rideau
Habillant la fenêtre
D’une grande pièce vide
Ça rendait l’immensité intime
Ça nous mettait tous à l’abri
Si mes lèvres avaient pu remuer
C’est ce que je t’aurais dit
Mais non
Et puis tu avais l’air ailleurs
Tu n’aurais pas entendu
Des larmes se sont mises à couler
Bêtement sur mon visage
Comme un rideau
Qui s’écartait
Ça rendait l’intime
Immense
C’était un peu effrayant
Plus tard tu me dirais
Les paysages que j’admire
Sont souvent hostiles
Narcisse regretté
Si personne
Ne va plus se pencher
Au-dessus de l’eau
Afin de saisir son reflet
– Et qui veut ça
Se voir inhabituel
Mêlé au bois mort
À la boue
Qui désire être ébloui
Par un rayon réfléchi
Passagèrement exclu
Du mouvement
Perpétuel –
Ecrire ne sert à rien
Marguerite Duras. Yann Andréa Steiner

Oui. Un jour cela arrivera, un jour il vous viendra le regret abominable de cela que vous qualifiez « d’invivable », c’est-à-dire de ce qui a été tenté par vous et moi pendant cet été 80 de pluie et de vent.




