Panorama hostile

Devant nous il y avait l’océan
Mais d’abord le muret
L’escalier à double volée
Une bonne longueur de plage
Toutes sortes de balles
Comme des planètes chaudes
Qu’on se refilait entre soi
La barrière de coquillages
– Elle en occupait plus d’un –
Et enfin l’océan
Au large
Cette pluie qui tombait
Bêtement dans la mer
Un seul nuage
Il se dévidait là
Par facilité
Ou bien parce que
C’était plaisant à regarder
C’est vrai que ça l’était
Comme un rideau
Habillant la fenêtre
D’une grande pièce vide
Ça rendait l’immensité intime
Ça nous mettait tous à l’abri
Si mes lèvres avaient pu remuer
C’est ce que je t’aurais dit
Mais non
Et puis tu avais l’air ailleurs
Tu n’aurais pas entendu
Des larmes se sont mises à couler
Bêtement sur mon visage
Comme un rideau
Qui s’écartait
Ça rendait l’intime
Immense
C’était un peu effrayant
Plus tard tu me dirais
Les paysages que j’admire
Sont souvent hostiles

Narcisse regretté

Si personne
Ne va plus se pencher
Au-dessus de l’eau
Afin de saisir son reflet
– Et qui veut ça
Se voir inhabituel
Mêlé au bois mort
À la boue
Qui désire être ébloui
Par un rayon réfléchi
Passagèrement exclu
Du mouvement
Perpétuel –
Ecrire ne sert à rien

Suspension illusoire

Si peu que je m’attarde 
Sur un détail de la nature
Celle-ci m’apparaît plus énigmatique encore
Plus vaste que je ne le pensais
Et mon maigre savoir s’éclipse
Au profit d’une ignorance réjouissante
Qui m’octroie un surplus de secondes
À l’intérieur de ce temps
Déjà bien entamé

Sans blessure de passage

Où que j’aille
Je ne suis pas reconnue
Mais tout m’est familier
En particulier
Ce qui est fiché au sol
Végétaux rocaille
Découpes de rivages
Tombes et bâtisses
Également familiers
Les êtres qui empruntent
Des routes tracées de mémoire

Qui est « je » ?

Qui dois-je appeler 
Au seuil de ce vide
Qui se présente à moi
Lorsque je m’assois pour écrire
Où diriger ma voix
Ainsi que mon regard
Est-ce vraiment ce que je dois faire
Appeler
Peut-être qu’il faut attendre
Je murmure Mon âme
Car cela me vient à l’esprit
Répond-elle seulement à ce mot
N’a-t-elle pas de nom
Qui lui est propre
Il est probable
Qu’elle réponde au mien
Après tout ne suis-je pas
L’objet de mon attente
De mes craintes
Ne suis-je pas
Vertige et souffle
Mon âme dis-je
Plus haut cette fois
Et cela se transforme
En un mot plus précis
Et ce mot s’envole
Alors que je chute

Les remords

Ils n’aiment pas que je dorme
Car alors ils s’ennuient
Leurs petits doigts gelés
Soulèvent mes paupières
Et maintiennent
Mes yeux écarquillés
Puis d’une voix désenchantée
Ils relatent à tour de rôle
Un revers de mon existence
Jusqu’à ce que las de parler
Ils m’enjoignent
De faire quelque chose
N’importe quoi
Qui les tiendrait éveillés
À l’aube
Certains s’attardent
Les plus aimants
Je suppose

Musée

Où iront ces goélands
Qui s’envolaient avec paresse
À mon approche
Où ira ce sable mouillé
Que le vent rasant peinait à soulever
Une fois que mes yeux ne seront plus
Où ira ce que je n’ai pas écrit 
Ce que j’ai gardé pour moi
Omis de dire
Où iront tes yeux 
Et les gestes 
Que tu as exécutés
Où iront les cités où j’ai failli
Les ruines que j’ai bâties
Ces ruines
Comme je m’y suis acharnée
Où ira ce trait de soleil
Gorgé de la poussière
D’un paysage d’été
Et la chambre qu’il traversait
Où ira ce que je n’écrirai pas
Ce que je ne sais pas
Ne peux pas écrire
Où ira cette heure-là
Où le poème vient

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