Faillir

Les saisons manqueront
Comme manque déjà
Le souffle de la pensée
Qui prudemment
Franchissait les lèvres
Quelques instants par jour
Afin d’adoucir
La lumière
Et les intempéries
Comme manque déjà
La ligne d’horizon
Où seuls résonnaient les pas
Des contemplatifs
Le ruissellement de l’encre
Et de la couleur

La frégate

Tu hésites à descendre du train 
Faut pas te dit un homme qui saute sur le quai
Et te tend la main avec autorité
Il y a des tourniquets de cartes postales aux quatre coins de la ville
Ha ! Et il disparaît
Partout une odeur de sucre
Elle te donne faim avant de t’écœurer
De l’air frais sort des caves ouvertes
Des uniformes sur cintres pendent aux lampadaires de la jetée
Sur le sable près de toi
Des enfants s’amusent dans des canots percés
De la musique en provenance du sud
Semble être jouée à l’envers
Le bal militaire ! les enfants te crient alors que tu tends l’oreille
L’un d’eux te montre le tampon sur son poignet
En forme de frégate
Le tampon officiel du bal militaire
Elle dort en planant et se pose jamais
Pourquoi qu’elle se poserait
Te dit-il
Tu tournes le dos à la mer
Essaie voir
De la regarder
Te défie le garçon
Les algues s’agrippent à tes chevilles
Tes pas font un bruit de succion
Qui endort les enfants

Segal

À marée basse j’ôterai mollement le sable collé à ma voute plantaire
Alors que le sang et les autres substances formeront des arcs-en-ciel
Flottant à la surface de l’eau
Au milieu de quartiers d’oranges
Le long de la grève
Je courrai comme dans mon souvenir
De toutes les manières enfantines possibles
Le corps ébranlé par un cri colossal
Audible par moi seule
D’autres pour passer le temps
Feront des mobiles argentés avec les os éparpillés du Léviathan
Puis du feu et des armes
Il n’y aura pas un bruit
Une luminosité pâle
Et des tombereaux de plumes d’oiseaux marins plantés dans la dune
Jamais de vent d’aucune sorte
À marée basse sera une expression ancienne
Signifiant désormais autre chose
Je courrai vers l’île
Bras et jambes désarticulés
Marionnette gauchement actionnée
Enivrée par des senteurs fossiles
J’emprunterai le sentier inondable qui se trouvait là
Du temps où je rêvais que les plumes colorées
Des perruches ondulées que j’enterrais à Segal
Devenaient solents spis tourmentins
Et qu’ainsi pourvue de voilure
L’île prenait le large

La baie

Je suis une enfant
Et je nage nue dans l’océan
Atlantique
L’eau plus douce que l’air d’avril
Me fait songer au rivage avec appréhension
Et je rechigne à quitter l’onde
Pour le rejoindre
De la fumée drape ma tête
Qui est
Telle la cheminée d’une demeure
À demi ensevelie
Dont la flamme redouble dans le foyer
Tandis que je m’immerge
Durant cette seconde sans respiration
Ni vision
Une fulguration me révèle
L’inconstance des liquides
La fixité du temps
Quand je sors de l’eau
Ces vérités
S’enchevêtrent aux algues spumescentes
Et ne peuvent me suivre
Ainsi des heures futures
Me sont soustraites
Et rendues au cosmos

Compagnie des peines

Parfois ils se placent devant mes yeux
Dans une attitude qui leur était familière
Souvent à l’heure où la terre fume
Augurant d’une chaude journée
Ou conséquence d’une nuit glaciale
Toute entière dévolue à chasser les cauchemars
Ils se trouvent à l’endroit précis que je souhaite observer
Puis-je présumer qu’ils m’attendaient
Ils n’ont que peu d’expressions
M’enveloppent de senteurs anciennes
Et d’impressions de déjà vu
Qui me projettent à l’intérieur
D’une heure quelconque du passé
Dont la vivacité me surprend
Fallait-il pour qu’elle meure que je la pénètre de nouveau
Enfin ils disparaissent
Et persiste un instant dans l’air matinal
L’exhalaison âcre de leur déconvenue
Ont-ils oublié une fois encore
Que dans le lieu où ils me veulent
Je suis tout aussi fantôme qu’eux   

Inventaire avec voix

Si c’était un cri
Que l’on ne pouvait s’empêcher d’entendre
Ni même en criant plus fort que lui
Ni même en le niant
En se noyant dans l’alcool
En baisant jour et nuit
En se perçant les tympans
Si c’était un cri qui s’amplifiait
A chaque coup porté
Races opprimées
Parole délétère
Poison injecté
Animal tranché vif
Enfant jeté sur le trottoir
Femme prise de force
Esclave négocié…
Si c’était un cri qui n’arrêtait jamais
Qui retentissait en chacun d’entre nous
Depuis
Les sources embouteillées
Les mines de cobalt
Les forêts tronçonnées
Les camps de réfugiés
Les gueules des chaluts-bœufs
Les couloirs de la mort…
Si c’était un cri qui ôtait de nous
Toute chose devenue insensible
Toute chose devenue inutile
Disons nos yeux
Notre sexe
Nos humeurs
Notre langue
Nos écrits
Notre mémoire…
Si c’était un cri effroyable
Chœur millénaire des cris arrachés
À mains nues par des semblables

Drageon

Il y a dans mon être périssable
Des graines immortelles que tu as plantées
Un jardin tout entier
– D’abord ceint par mon âme peureuse –
Que tu as rendu à sa propre nature

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