L’image surgit et disparaît de mon esprit
Comme les vagues irrégulières
D’un cosmos déréglé
Négligeant ses marées
Dans le miroir où je cherche une réponse
À la question D’où vient-elle ?
Je ne vois toujours qu’une enfant
Et songe avec envie
Au logement peu meublé
Que doit être son âme
Et à celui bien ordonné de son cœur
Je ne la vois pas vraiment
Comment le pourrais-je ?
Cependant
Dire qu’elle est morte serait faux
Mais tout autant que de la penser vivante
Si je tends la main
Elle imite mon geste
C’est un jeu qui l’amuse
Lorsque nous nous observons
Ses yeux ne se froncent pas comme les miens
Elle se contente d’un regard blanc
Je parierais qu’elle a peu de mimiques
Encore une chose que je lui envie
Quant à elle
Que pourrait-elle désirer me prendre ?
Le fer de l’angoisse
Je me situe quelque part entre une lumière franche
Et une lumière déclinante
Je me situe là où je me suis aperçue la dernière fois
Peut-être que je regarde à travers une vitre
Je vois ou je devine
Floutés par la buée
Des corps qui disparaissent
Cellule par cellule
Et qui cessent d’exister par manque de matière
Je songe brusquement à une promesse douloureuse
Que nul ne peut tenir
Il ne faut pas quitter l’autre une seule seconde
Sinon ce que l’on voit est ce qui restera
Et brisera notre allant
Ce que l’on ne voit pas est ce qui nous envahira
Le fer de l’angoisse
Il ne faut pas quitter l’autre une seule seconde
Rassure-moi comme tu peux
Je sourirai à tout
Je me situe quelque part entre une lumière franche
Et une lumière déclinante
Existons-nous ailleurs ?
Il suffit
Je ne sais pas parler
Je ne sais pas dire
J’entends
Je regarde et je laisse à mes mains le soin de choisir l’adjectif
De savoir si j’aime ou si je n’aime pas
À mes yeux le soin de choisir le verbe
À mes pieds le soin de décider de l’heure
La nuit humaine ne le peut pas
Mais une autre le peut
Qui s’amuse comme une folle à me courir après
Entre chien et loup
Quand le jour décline
L’heure hésite souvent
Entre angoisse et quiétude
Dans les demeures
On se frotte les mains
L’une contre l’autre
Sans savoir pourquoi on fait ça
Car fait-il chaud ou froid
Le corps n’en sait rien
Pas plus que l’esprit
Les chiens comme à leur habitude
Repoussent l’obscurité
En aboyant sous les fentes
Des portes d’entrée
Avant d’aller se coucher
Près d’une ampoule électrique
Plus tard les heures s’interrogent
Les rêves ont-ils besoin d’espace ?
Et si oui de combien ?
Et si non pourquoi ?
Comment fait le marcheur de ce songe-ci
Pour se rendre de là à là
Si les distances n’existent pas ?
Car il marche c’est un fait
Il court même parfois
De quelle matière est-il fait ?
Cellulaire ? C’est peu probable
Alors quoi ?
À minuit tapant
Les chiens comme à leur habitude
Se retournent du côté loup
Et vont planter leurs canines
Dans la chair d’une nuit
Trop agitée à leur goût
Qui se met à pisser
Un sang couleur
De ciel matinal
Non ! Pas déjà le jour
Déplore le marcheur
Le jour ne mène nulle part
Faillir
Les saisons manqueront
Comme manque déjà
Le souffle de la pensée
Qui prudemment
Franchissait les lèvres
Quelques instants par jour
Afin d’adoucir
La lumière
Et les intempéries
Comme manque déjà
La ligne d’horizon
Où seuls résonnaient les pas
Des contemplatifs
Le ruissellement de l’encre
Et de la couleur
La frégate
Tu hésites à descendre du train
Faut pas te dit un homme qui saute sur le quai
Et te tend la main avec autorité
Il y a des tourniquets de cartes postales aux quatre coins de la ville
Ha ! Et il disparaît
Partout une odeur de sucre
Elle te donne faim avant de t’écœurer
De l’air frais sort des caves ouvertes
Des uniformes sur cintres pendent aux lampadaires de la jetée
Sur le sable près de toi
Des enfants s’amusent dans des canots percés
De la musique en provenance du sud
Semble être jouée à l’envers
Le bal militaire ! les enfants te crient alors que tu tends l’oreille
L’un d’eux te montre le tampon sur son poignet
En forme de frégate
Le tampon officiel du bal militaire
Elle dort en planant et se pose jamais
Pourquoi qu’elle se poserait
Te dit-il
Tu tournes le dos à la mer
Essaie voir
De la regarder
Te défie le garçon
Les algues s’agrippent à tes chevilles
Tes pas font un bruit de succion
Qui endort les enfants
Segal

À marée basse j’ôterai mollement le sable collé à ma voute plantaire
Alors que le sang et les autres substances formeront des arcs-en-ciel
Flottant à la surface de l’eau
Au milieu de quartiers d’oranges
Le long de la grève
Je courrai comme dans mon souvenir
De toutes les manières enfantines possibles
Le corps ébranlé par un cri colossal
Audible par moi seule
D’autres pour passer le temps
Feront des mobiles argentés avec les os éparpillés du Léviathan
Puis du feu et des armes
Il n’y aura pas un bruit
Une luminosité pâle
Et des tombereaux de plumes d’oiseaux marins plantés dans la dune
Jamais de vent d’aucune sorte
À marée basse sera une expression ancienne
Signifiant désormais autre chose
Je courrai vers l’île
Bras et jambes désarticulés
Marionnette gauchement actionnée
Enivrée par des senteurs fossiles
J’emprunterai le sentier inondable qui se trouvait là
Du temps où je rêvais que les plumes colorées
Des perruches ondulées que j’enterrais à Segal
Devenaient solents spis tourmentins
Et qu’ainsi pourvue de voilure
L’île prenait le large
La baie
Je suis une enfant
Et je nage nue dans l’océan
Atlantique
L’eau plus douce que l’air d’avril
Me fait songer au rivage avec appréhension
Et je rechigne à quitter l’onde
Pour le rejoindre
De la fumée drape ma tête
Qui est
Telle la cheminée d’une demeure
À demi ensevelie
Dont la flamme redouble dans le foyer
Tandis que je m’immerge
Durant cette seconde sans respiration
Ni vision
Une fulguration me révèle
L’inconstance des liquides
La fixité du temps
Quand je sors de l’eau
Ces vérités
S’enchevêtrent aux algues spumescentes
Et ne peuvent me suivre
Ainsi des heures futures
Me sont soustraites
Et rendues au cosmos
Compagnie des peines
Parfois ils se placent devant mes yeux
Dans une attitude qui leur était familière
Souvent à l’heure où la terre fume
Augurant d’une chaude journée
Ou conséquence d’une nuit glaciale
Toute entière dévolue à chasser les cauchemars
Ils se trouvent à l’endroit précis que je souhaite observer
Puis-je présumer qu’ils m’attendaient
Ils n’ont que peu d’expressions
M’enveloppent de senteurs anciennes
Et d’impressions de déjà vu
Qui me projettent à l’intérieur
D’une heure quelconque du passé
Dont la vivacité me surprend
Fallait-il pour qu’elle meure que je la pénètre de nouveau
Enfin ils disparaissent
Et persiste un instant dans l’air matinal
L’exhalaison âcre de leur déconvenue
Ont-ils oublié une fois encore
Que dans le lieu où ils me veulent
Je suis tout aussi fantôme qu’eux


