Gare des sans demeure

©Gabrielle Segal
je le savais pourtant 
les mots étaient la chair
une chair plus sensible
que la peau qu’on caresse
la peau momentanée
ne fait jamais le poids
face à l’éternité de ce que l’on écrit
je le savais trop bien 
il n’y avait d’amour 
que dans nos âmes blessées 
nous avons tout tenté
pour elles
nous avons voulu croire 
que les mots se font chair
et nous l’avons payé
l’écrit ne se vit pas
pouvions-nous l’ignorer
l’air l’eau et la vitesse
ne te donneront jamais 
que le temps d’oublier
que nous allons mourir
première sur la ligne
moi oui je vais mourir
tu l’as lu sur ma peau
tu ne l’as pas touchée
comment tu aurais pu
sans que son goût t’abîme
quelle force plus puissante 
que celle qui t’anime
aurait pu me sauver
ton courage seul n’aurait pu soutenir
une compagne de course
avec une telle fracture
à l’endroit de son cœur
je le savais trop bien
j’aurais dû demeurer
à la source de l’encre 
où mon cœur s’irrigue
et meurt oui sans doute
mais bien plus lentement 


©Photo Gabrielle Segal "Gare d’Austerlitz", Août 2022

Canal de l’entre

©Gabrielle Segal
ici
parmi toutes les ombres
que le vent jette au sol
une a plongé dans le canal
exigeant que la suive
le corps qu’elle portait

parfois les battements
quittent les cœurs insouciants
pour des cœurs épris

et nous passions par là



Photo ©Gabrielle Segal, "Canal de l'Ourcq, 11 août 2022, 14h44".

Par les mains de l’île

©Rosa Bonheur
les blancs 
les bleus
les ocres

ce que veulent tes mains
au tout dernier moment
de quoi tenir l’hiver

rêves et vérités
pierres brûlées et brûlantes
figues fendues en deux
par les doigts de la Poétesse
souffles et suées et ruades
du cheval de bronze

quand tu auras cela
partir ne sera pas quitter
partir sera aller
de ce lieu que tu laisses
vers ce même lieu

ce que veulent mes mains
au tout dernier moment
de quoi tenir l’hiver
le voyage retour


Rosa Bonheur, "Two horses", huile sur toile, 1889, ©National Gallery of Greece.

Patti Smith -The Four Cardinal Times – Soundwalk Collective – featuring Charlotte Gainsbourg

La poule noire de la nuit
vient encore de pondre une aurore.
Salut le blanc, salut le jaune,
Salut, germe qu’on ne voit pas.

Seigneur Midi, roi d’un instant
au haut du jour frappe le gong.
Salut à l’œil, salut aux dents,
Salut au masque dévorant, toujours !

Sur les coussins de l’horizon,
Le fruit rouge du souvenir.
Salut, soleil qui sait mourir,
Salut, brûleur de nos souillures.

Mais en silence je salue la grande Minuit,
Celle qui veille quand les trois s’agitent.
Fermant les yeux je la vois sans rien voir par-delà les
   ténèbres,
Fermant l’oreille j’entends son pas qui ne s’éloigne pas.



René Daumal, in Poésie noire, poésie blanche , 1952, Gallimard.

Par les yeux de l’île

©Helen Khal
jamais une île ne demeure la même terre
jamais ne ressemble à son seul peuple
jamais ne se laisse couronner
du sel de sa seule mer

jamais une île n’est une île

I
le sais-tu
tes yeux levés
le vent les cherche
pour les rabattre

II
tes lèvres entrouvertes
le vent cherche à y déposer
tout le silence restant

III
l’île chaque fois redessinée
par tes souffles échappés
lors de tes anciennes venues

IV
le vois-tu
le vent toujours échouer



©Helen Khal, "The Shore", nd, huile sur papier cartonné, ©collection particulière.



Par les lèvres de l’île

© Flor Garduño
il faut y être 
quand l’arbre de l’île 
donne ses fruits
nager jusqu’à elle
courir jusqu’à lui
par les lèvres entrouvertes
s’abreuver des chants
de la Poétesse

regarder sans tristesse
les fruits délaissés
qui jonchent le sol
leur eau couronne l’île
leur sucre forcit l’arbre


Flor Garduño, "Con corona", 2000, © Flor Garduño.

Au quai

©Batia Lishansky
je te le dis
c’est d’être
encore tendue
par la main absentée

c’est cela
cette attente
toute peau dehors
toutes larmes séchant
au soleil de la nuit
c’est cela sur la peau
le pas vif du désir
comme battant le pavé 
sombre et luisant
du quai

je te le dis
l’algue noueuse
tire vers le fond
seulement les mortels

il faut plonger pour savoir

aussi
s’il n’y avait pas de vent
il n’y aurait pas de mots

je te le dis 
à toi qui a plongé


Batia Lishansky, "Movement", 1950, dessin au fusain. ©Rachel Yanait Ben Zvi album, Yad Ben Zvi archives.

L’effort de nos courses

seulement cette fois
la voix s'entend 
la voix s'étend
se laisse saisir
laisse dans la bouche qui l'accueille
le goût de l'autre à peine vue
et toute une vie passe
avec sur la langue
l'encre de sa salive
le sel de sa peau 

au devant de nous
nos ombres courent
et seulement cette fois
nos corps à l'arrière  
en repos 

Les lianes

d'où viennent-elles

elles font dans l'ombre
des percées ciselées
comme la lumière
entre feuilles des arbres
Il n'y a pas d'arbres autour
oui des souvenirs d'arbres
elles en parlent entre elles
durant leurs déplacements
elles disent se souvenir
des veines et des artères
avoir trébuché parfois sur l'une d'elles
elles disent rien n'est sombre pourtant
sous la terre
à cause de la course elles tombent
ça arrive
celles restées debout tendent la main à celles-là
qui gardent la main pour elles seules
jusqu'à la prochaine chute
de l'une ou de l'autre
au jour
à la nuit
elles disent
toujours ça arrive
toujours une main
elles ne rient pas de ça
mais elles rient
sinon comment ça tourne
elles disent

Pour la grâce. Caroline Dufour

©Caroline Dufour
y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé ?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long


©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022.
https://carolinedufour.com/

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