Par (nos) chemins

©Camilla Adami
une
toujours nue
désire pour elle seule
une autre nudité
qui couvrirait la sienne
une
désire pour elle seule
la chaleur
d’une autre nudité
qui aussi veut le chaud
d’avoir connu le froid
d’avoir connu les yeux
transperçant les tissus
de quels tissus je parle ?
je parle de la peau

en dehors de la peau
ce qui couvre le corps
est tissu de mensonges


Camilla Adami, "Nudo", 1985, 1986, crayon sur papier.  © Camilla Adami

Transport

©Annemarie Heinrich
en toi il y a quelque chose
qui n’est pas toi
pas de toi
quelque chose qui te dit 
tout le bien que ça sera
ça ne veut pas rester là
mais ça le restera
le temps qu’il faut
ça te tordra le ventre
ça te pincera le cœur
ça te tirera de bêtes larmes
de méchantes colères
ça effacera tout poème
ça te fera aller
jusqu’à l’endroit de tes cris
dernier lieu d'avant le silence

ce silence-là
tu ne le supporteras pas
ce ne sera pas ton silence habituel
sa force t’est inconnue
pourtant tu pressens son pouvoir
anéantissement de tout pouvoir
de tout verbe
de tout geste

ce qu’il y a en toi
qui n’est pas toi
pas de toi
cela a voyagé
depuis le corps qui sait
jusqu’au corps qui veut



Annemarie Heinrich "Portrait de Renate Schottelius", 1952. ©Annemarie Heinrich. 

La morsure

©Vija Celmins
comme dans les flots d’avril
de la baie des Trépassés
d’abord la morsure brutale 
puis la chaleur intense de l’eau
le regard dirigé vers la grève
c’est elle qui ondule
le corps fume en surface
ça lui dit quelque chose
de son devenir
il s’immerge entièrement
pour ne pas savoir quoi
sous l’eau troublée
les yeux ne servent à rien
l’esprit invente des images
l’esprit se demande
où commence le ciel
si là à hauteur d’épaules
ou déjà dans les profondeurs
l’esprit décide de tout
pas de ciel pas d’océan
pas comme ici 
où les âmes mortes sont au chaud
les âmes vives dans le froid



Vija Celmins, "Ocean", 1975, lithographie sur papier. © Tate.

Ce qui ne se peut pas s’écrit.

tu les vois comme mots
ce ne sont pas des mots
ce n’est pas un poème
c’est la peau

sans arrêt modifiée par le temps
pour la poursuite de l’être 

ce n’est pas un poème
c’est la peau restante
que le temps 
toujours se déplaçant
ne sait pas rendre à l'identique

il y a deux déplacements

le temps va vers l’avant 
l’être vers l’avant

ce n’est pas le même mot

ce n’est jamais un poème
ce ne sont jamais des mots
ce n’est toujours que la peau

Pensées de vitesse

©Marta Pan
être soi
sentir
le tendre
le dur
la main
la bouche
le tendre
le dur
de l’âme
de l’autre
faire caresse
du vent de la course
mettre des mots 
dans les espaces mutiques
combler les essoufflements
par des essoufflements
se sentir nue
même couverte
puis couverte par deux nudités
être de peau et d’eau
à l’endroit du là 
provisoirement nomade
tremper les lèvres 
dans l’humide de l’effort
sentir
le tendre
du sol des amours
le dur
du sol des attentes



Sculpture Marta Pan, "Double Porte", 2006, acier. © Fondation Marta Pan-André Wogenscky

Une vie de fins

©Sirje Runge
tu pars
je le sens
ce qu’il y a de toi en moi
s’agite
s’impatiente
tu pars comme ça
sans mots
quels mots dire ?
la patience n’est pas faite pour durer
elle aime mourir vite
elle aime courir vers
ce n’est pas une marcheuse

tu pars
je le sens 
ma main tremble
à l’idée que demain
je ne pourrai plus

je le sais pourtant
il n’y a de bel asile
que dans la mémoire 
et la mémoire à quoi ça ressemble ?
disons une cité bombardée
dans laquelle on poursuit 
machinalement notre marche

on y marche oui
mais si lentement
si lentement
qu’il est évident 
qu’on n’a pas survécu 

je le sais pourtant
il n’est pas de mort que de mourir



©Sirje Runge, "Light I", 1979, huile sur toile. ©Art Museum of Estonia et Sirje Runge.

La vaine diversion de la mésange

©Sarah Moon
le manque
lui ne manque jamais de rien
et je pourrais l’envier
tant il me vante bien ses trésors
tant il possède
de désirs et de rêves
qui semblent dire l’avenir
et agacent ma peau

je pourrais l’envier si je savais
sa planque
s’il n’avait cette manie
de me suivre partout 
de jour comme de nuit
pour m’en détourner

me détourner de moi-même


Photographie Sarah Moon "Park Avenue".©Sarah Moon. 

Étude de nu

Vanessa Bell
parfois le temps fait ça
il dépose sur la peau
en une seule fois
toutes les années mortes

ce que la peau dit alors
de la douleur
n’est pas la douleur
ce qu’elle dit de l’amour
n’est pas l’amour

la peau n’est plus du corps
elle est de la mémoire

ce qu’elle dit 
du temps passé
n’est pas le passé
pas non plus le présent
ce qu’elle dit du temps
ce n’est pas le temps

c’est ce qu’il oublie

alors la peau fait ça
elle prend ce qu’elle doit prendre
en dehors de lui



Vanessa Bell, "Nude with Poppies", 1916, huile sur toile. Swindon Museum and Art Gallery. © Estate Vanessa Bell.

Mon dieu ! la décision d’Orphée.

©Louise Bourgeois
Ce que je sais
cette main tenant la mienne aurait fixé l’heure
on aurait fait passer du café
seulement pour donner une odeur à ce temps

on se serait amusées à dire
retourne-toi
ne te retourne pas

ce que je sais
l’un ou l’autre de ces choix est acte d’amour

je t’aurais dit
l’impermanence
je ne l’ai jamais voulu
je t’aurais dit
le reste
je ne l’ai jamais pris comme reste
Je t’aurais dit
pardon
tu aurais entendu
partons



Sculpture Louise Bourgeois "The welcoming hands", granit et bronze, 1996. © The Easton Foundation.

Mandela, bien sûr.

Tu échoues à échouer. Ta main toujours s’impatiente. Elle a ce travail à faire. Ta main gauche. Ta tête toujours fourmille de ces insectes noirs qui descendent jusqu’à elle. Rends-toi ridicule, passe pour une girouette. Tant pis. Tu ne peux y échapper. Et ce n’est pas grave. Cet endroit d’enfermement n’a pas de mur, pas de porte. Tu n’as pas à t’en échapper. C’est ton endroit. Ton en-droit. Tout le reste, oui peut-être une prison. Mais le reste, qu’est-ce que c’est quand tu écris ? Rien. Rien qui étrangle ou oppresse. Rien qui surveille. Quand tu écris, tu vis. 
Tu échoues à échouer. Ça te brûle, ça te tord le ventre. C’est un désir puissant. Passe pour une girouette, tant pis. Une a raison. Écris ! Va écrire. Ce n’est pas un coup à parer. Ta main le sait. Sa voix brutale, c’est une caresse. Des dates pointées sur le calendrier. Sur chaque page du calendrier. Va écrire ! 
Tu es de l’océan. Tu iras et tu viendras invariablement. Au gré du temps. Les vagues douces ou cinglantes. 
Tu échoues à échouer. Depuis toujours. Il y a une constance dans cette inconstance. Un message. Seulement, ce qui s’écrit en toi malgré toi, tu ne l’as jamais entendu. Aujourd’hui, tu écoutes. 
Passe pour une girouette, tant pis. 
Tu écoutes. 
Tu penses à Mandela, bien sûr. Un simple nom offert à ton esprit par Une autre. Une clé qui déverrouille les portes que tu as refermées derrière toi. Elles ne sont faites que d’air. Ou bien n’ont jamais existé.

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