I L’écriture est, entre autres choses, une tentative de réparation du réel. Tu n’as pas dit ça, d’autres l’ont fait avant toi. Cependant, tu te poses la question : Pourquoi le réel semble-t-il toujours aussi « invivable » ? Ou difficilement vivable, ou inacceptable ? Écrivant, tu cherches à retrouver certaines de ses dimensions. Car il t’apparaît que les formes pleines, les contours déchirés du réel sont sans cesse aplanis, puis nivelés par les outils massifs de la communication. Aplanissement qui te donne l’illusion d’un savoir instantané. L’illusion de « voir loin ». Et parce que le monde dépourvu de ses distances culturelles, historiques… est effrayant, tu te claquemures. À l’intérieur même de tes illusions. Et parce que la communication maintient la parole à un niveau inférieur de ses capacités et de ses pouvoirs véritables, il te faut lutter pour demeurer ignorante. Cette ignorance primordiale à l’écriture, qui n’est autre que quête d’un savoir, une montagne parmi d’autres. II Il t’arrive de plus en plus souvent de craindre de ne plus penser par toi-même. De craindre que ta pensée soit le fruit sans noyau germinatif des arborescences virtuelles dans lesquelles quelques-unes de tes racines se seraient prises. Tu te surprends à surveiller tes sentiments au moment où tu écris. Ne serais-tu pas en train d’écrire afin qu’on t’aime ? Afin qu’on te voie ? Ce on, indéfini, désincarné, tu n’ignores pourtant pas qu’il dévore la chair et abolit le sujet. Si ton écriture n’était plus que prétexte à un besoin de consolation ? Prétexte pour être consommée et pour consommer à ton tour ? Tu te dis que non. Mais tu n’exclus pas que cela puisse t’arriver, demain ou ce soir, déjà. Tu n’exclus pas que ton écriture disparaisse sans même que tu t’en aperçoives. Sans même que tu cesses d’écrire.
Chute
I Quelquefois, tu cherches en toi ce qui est à l’extérieur de toi. Ces promenades infructueuses créent un vide dans ton esprit. Comme si tu avais marché longtemps dans une absence de paysage. Le cœur las à cause de tes efforts visant à limiter l’espace désolé à quelques arpents de ta pensée. Seulement, quoique tu entreprennes alors, ta pensée toute entière disparaît dans cette absence de paysages, de visages, de corps, de voix, et cætera. Tout est silence. Un silence total. Celui que l’on ne trouve qu’à l’intérieur de soi, qui ne nous donne absolument rien à entendre. Ce silence vient-il avant ou après tes promenades vaines ? Reconnais-le, non seulement le silence était là avant mais en plus c’est lui qui t’oblige à ces excursions intérieures. Lui qui tourne ton regard vers le dedans afin de te confondre, lui qui ne t’offre rien à entendre. Pas même ta voix. Pas même les mots, habituellement sonores et en trois dimensions dans ton esprit. II Écrire est empilement de silences intérieurs. Hors de toi, la lumière et les sons. Si tu tournes ton regard vers l’extérieur, espérant rencontrer (reconnaître ?) l’autre, c’est toi que tu distingues en tout premier lieu. Toi, à tous les âges de ta vie. Toi, ne sachant presque rien de toi, pas même l’évident. Tu le sens, l’autre, celui que tu souhaites à tout prix rencontrer, l’autre, l’étranger, riche de ses voyages et pourquoi pas des tiens, porteur de ses mots et de tes phrases, celui-là s’impatiente, pressent ton désir. Il peut tout te donner, mais aussi tout te prendre. Il le sait. Il est puissant. Toi, tu n’as aucun pouvoir. Quand tu n’es pas l’autre. Quand l’es-tu ? Dans quel corps, quel esprit, quel paysage, es-tu l’autre ? III Dans la pensée de l’autre, tu n’es plus toi. Tu es une autre. Voilà un fragment de l’écriture.
Persona
Écris ! Personne d'autre que toi ne peut te donner cet ordre. Va écrire ! Ne reste pas là à rien faire. Écrire, c'est faire ? Faire quoi ? Faire quoi ? Pas de réponse. Écrire, c'est défaire. Peut-être. Refaire ? Sûrement pas. Ni défaire, ni refaire. Écrire, c'est écrire. Enfermer entre deux couvertures bien chaudes la vérité sous forme de mensonge. La vérité ? Tu te prends pour qui ? Ta vérité. Et puis règle d'abord cette question : Tu te prends pour qui ? Tu n'y arrives pas ? Non, bien sûr. Écrirais-tu si tu avais la réponse ? Oui ? Écrirais-tu de la même façon ? Non. Tu écrirais pour te regarder écrire. Ignorant qui tu es, tu ne te vois pas écrivant. Tu ne te penses pas écrivant. Tu écris, c'est tout. Parfois, blocage, tu ne peux plus écrire. Plus du tout. Comme si tu ne l'avais jamais fait. Comme si ça n'avait jamais été en toi. Un prêt, pas un don. Quand ça t'arrive, alors oui, tu te penses écrivant. Quand ça t'arrive, tu n'arrêtes pas de tomber sur toi et tu te trouves mauvaise mine. Une mine de déterrée. Quand tu n'écris pas, te revoilà donc mise sur terre. Sur le dessus de la terre. Tu es trop voyante, trop bruyante. En-com-brante. Pour toi-même et les autres. Mais pour toi surtout. Alors tu t'ordonnes d'une voix molle : Va écrire ! Écris quelque chose. Quelque chose ? C'est mal parti. On ne peut pas écrire quelque chose. C'est vague, quelque chose. On ignore ce que c'est ou bien on ne veut pas dire ce que c'est. L'inverse de l'écriture. Vanité ! Écrire quelque chose, c'est exactement ça l'écriture. Tu ne comprends pas ? C'est normal, tu écris. Comprenant, tu n'écrirais pas. Tu ferais autre chose... des maths, de la philosophie, de la psychanalyse. Tu serais quelqu'un qui a appris des autres. Oui, évidemment, tu apprends de la littérature. Mais la littérature, c'est personne. Tu apprends seule et peut-être mal. Oui, sûrement mal. Aussi, la littérature t'intimide. Parce que tu écris. N'écrivant pas, elle ne t'apparaîtrait pas si effrayante, si dédaléenne. Tu la verrais sous son vrai jour. Comment est-elle sous son vrai jour ? Ça dépend des jours. Mais puisque c'est personne ? Personne au sens étymologique. Persona. Le masque de l'acteur. Qui est l'acteur ? L'écrivain ? Le lecteur ? Personne ? Tout le monde. Très amusant. Là, tout de suite, tu penses à Imre Kertész. Pourquoi lui ? Tu ne sais pas... comme ça. C'était un écrivain de l'ombre. On a dit ça après qu'il était entré dans la lumière du Nobel. L'ombre est la condition sine qua non de l'écriture, non ? De l'intérieur d'une pièce obscure, tu distingues parfaitement ce qui se passe à l'extérieur. Si la pièce est éclairée, c'est l'extérieur qui voit ce qui se passe en toi. Ça te paralyse. Tu ne peux plus écrire. La lumière est dangereuse pour l'écrivain. Si tu le dis. Kertész l'a dit. Mais peut-être qu'il mentait. Pour cacher sa joie d'être enfin reconnu. De la fausse modestie, quoi. Ou de l'amertume. Son corps le lâchait. Son corps ayant survécu à Auschwitz et à Buchenwald le lâchait au moment précis où son œuvre commençait a être largement lue. Il y a de quoi voir là une forme de fatalité. Écrire n'est pas sans risque. C'est dans le corps que ça se passe. Dans tout le corps. Même à l'échelle microscopique du corps. Au niveau cellulaire. Tu divagues ! les cellules, c'est une autre planète. Elles ne savent même pas ce qui les entoure. Pas plus que toi tu le sais. Une vague idée, voilà. Pas plus. Allez, ça suffit ! ne reste pas là à rien faire. Va écrire ! Tu es en train de le faire ? Non, là tu n'écris pas. Tu triches. Tu fais le geste d'écrire parce que rien ne te vient. Kertész (encore lui!) se mettait devant son clavier et tapait n'importe quelle lettre quand il était en panne. Il noircissait la page blanche pour ne pas perdre le geste. Tu le sais bien, écrire n'est pas un geste. C'est quoi ? Ça, personne ne le sait.
Chant XVIII

la première regarda ses mains ses mains se détachèrent d'elle tant pis elle regarda d'elle tout ce que sa souplesse et ses yeux lui donnaient à voir chaque partie de son corps qu'elle regardait se détachait d'elle et se dispersant aux cardinaux allait servir à d'autres oui allait servir à d'autres la première entendait les débris de son être chuter oui ils chutaient longuement dans un conduit de paroles barbares avant d'être happés mais elle ne cessa pas de se regarder jusqu'à ce que sa souplesse et ses yeux n'aient plus rien à lui donner à voir aussi elle regarda sa tête dans un reflet quelconque mais sa tête ne se détacha pas d'elle ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #17, 2020.
Chant XVII

toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts ça chauffe nos joues aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre on est soudain libres dans ce rien de nature on bouche nos oreilles pour l'être encore plus on trouve par terre une coquille vide de petit-gris on se glisse à l'intérieur l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre ça sent la mousse bien verte ça nous endort nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre on se réveille courbaturées on ramasse nos fagots sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier il est tard ils doivent purifier avant la mi-nuit purifier purifier corps maudits et âmes maudites vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça la nuit n'est pas totale partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles tout ça poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau d'embryons quelquefois de langues de seins de rates... s'enfonce dans la terre la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire en principe les sangliers les enterrent au bout d'un moment la nuit est totale on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés on se recroqueville on met au monde des rêves qui mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves sans arrêt sans arrêt jusqu'à celui-là qui mettra au monde nos corps et nos âmes *d’y creuser ce qu’on a enfoui les chemins sombres, les histoires maudites mille fois à se condamner aveugles à nos enfantements qu’on y crie tous les instants fastes les fentes qui ouvrent le monde les cendres chaudes qu’on ramasse et celles qu’on garde contre soi pour les sentir longtemps se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes et doucement contre nos chevelures … *Poème de Caroline Dufour https://carolinedufour.com ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.
Chant XVI

elle faisait amour désolé et plaintif à l'ombre des quelques rues où hivers s'entassaient à la façon de chiens et chiennes se réchauffant comme ça peau glacée contre peau glacée elle obéissait à toute chose commandée à l'ombre d'architectures griffe-ciel conçues pour amoindrir la dimension des êtres ainsi quand les êtres s'écroulaient et ils s'écroulaient ça ne s'entendait pas des sommets ceux des Là-haut jetaient par dessus les garde-fous paroles trop sucrées trop grasses trop salées elle et tous ceux toutes celles des En-bas les mâchez avec dents langues et bouches amodiées faisant bouillie de la bouillie allant venant sur sol épaissi par leurs vomissures à la longue ils et elles disaient on s'habitue à tout cette fois où un non est sorti criant de sa bouche louée des yeux sont apparus sur son visage elle a pu voir qu'elle possédait bras et jambes et qu'ils étaient mobiles un moment transparente elle a pu voir à l'intérieur d'elle ses organes œuvrant pour la tenir en vie un nez des oreilles son apparus sur son visage elle a pu sentir la puanteur environnante elle a pu entendre ce qu'on lui donnait à manger sa propre bouche est apparue sur son visage ses propres dents et langue dans sa bouche immobilisant ses bras et ses jambes qui amorçaient mouvements pour déguerpir d'ici Je Reste elle a dit ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #15, 2020.
Chant XV

Elle Dit là sur Ma Chair à l'endroit de Mon Cœur une fenêtre s'ouvre se ferme un nombre infini de fois Moi qui l'Ouvre et la Ferme à longueur de jour à longueur de nuit Moi qui Demande vas-tu partir à elle qui veut s'en aller vas-tu rester à elle qui veut être choyée Mes bras toujours tendus vers la lumière d'aurore Mes jambes toujours se retranchant dans l'ombre de Ma Carcasse vas-tu partir vas-tu rester Moi qui Me Pousse vers l'oubli tout en Gavant ses plantes insectivores avec mouches de Mes Migraines pour qu'elles croissent malgré l'obscurité à laquelle Je les Expose Moi qui Demande vas-tu rester à elle amoureuse de la nage trépignant sur la rive de son fleuve circulaire vas-tu partir à elle qui autrefois souillée a perdu existence Celle-là cette assassinée durant Mes Songes Me dit en boucle des choses insensées seule pourra rester celle qui a un dessein seule pourra partir celle qui est restée seule pourra rester... ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #14, 2020.
Chant XIV

(scansion rapide comme suffoquée) les bras étreignent le corps féminin où ils sont rattachés puis s'écartent et tout le corps féminin s'étire comme pour s'élancer comme s'il n'était plus retenu sur le sol par l'attraction terrestre par aucune autre attraction comme si les amours mortes mouraient à ses pieds pour de vrai cette fois et qu'il ne fallait pas rester là amours belles encombrantes avec des pupilles blanches un cœur gris sauf une encore irriguée faufilée dans un sillon du visage du corps féminin trace infime d'amour celle-là qui va creuser jusqu'à l'os jusqu'à la moelle pour retourner d'où elle vient pas un lieu un jour ainsi nommé PREMIER JOUR sur son calendrier de folie pas un jour en vérité un corps plutôt le sien ainsi nommé DESOLATION dans son carnet de projets suicidaires le corps féminin se tend jambes écartées bras écartés tête renversée d'un côté de l'autre organes gonflés par un sang bu à sa source les bras étreignent le corps féminin où ils sont rattachés oui mais la main au bout du bras le gifle aussi le cogne le caresse quelquefois la main la droite ou la gauche empêche le corps féminin de respirer une seconde ou deux ou trois pour l'habituer doucement à la suffocation quelquefois les jambes refusent d'aller plus loin le corps féminin où elles sont rattachées tombe sur les genoux à l'endroit où il se trouve et ça peut être douloureux une fois les yeux du corps féminin se sont mis à scruter le ciel pendant vingt-quatre longues heures pour voir la terre tourner sur elle-même ils n'ont pas cillé une seule fois simplement ils larmoyaient à cause des poussières qui se déposaient sur leurs cornées et à cause de rien d'autre le corps féminin a fini par sentir le mouvement rotatoire il s'est mis à tourner sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d'une montre puis les jambes du corps féminin ont entamé le deuxième mouvement celui de la révolution l'esprit du corps féminin a songé qu'absolument tous les corps sont concrétions de résidus cosmiques lointains et aussi que mouvements opposés entraînent révolution la bouche n'a pas transmis ces pensées à voix haute comme une bouche est sensée le faire le corps féminin n'avait pas encore de bouche le corps féminin n'avait pas encore de corps ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #13, 2020.
Chant XIII

Elle Dit colères sont comme lambeaux de Ma Peau Arrachés avec Mes Propres Dents que Je Mastique Recrache puis Recouds sur des parties de Mon Corps choisies au hasard tant ils sont abîmés et méconnaissables à la fin il se pourrait que J'Aie sous la plante de Mes Pieds des lambeaux de Mes Mains sur Ma Vulve des lambeaux de Ma Gorge il se pourrait que des lambeaux de Ma Langue bouchent Ma Vue que des lambeaux de Mes Oreilles tapissent Mon Péricarde à la fin Monstrueuse il se pourrait que Je n'Aie plus de colères que Je Sois toute Faite d'indulgence entourant chaque lambeau de Mon Indulgence des cicatrices dures à la fin il se pourrait qu'elles deviennent pierres il se pourrait que des croisés les dérobent sur mon corps pétré et les taillent pointues par ennui en rêvant de chasses à l'animale comme je rêve de l'ennui ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #12, 2020.
Chant XII

première ville reprise
tombent en même temps que pluie diluvienne
qui creuse lits fluviaux et engorge poumons aériens
troupes de négociants déguisés
alourdis par tentations de puissance
collées sous la plante de leurs pieds
comme merde de chien ensauvagé
sur place redevenue centrale
hâtivement tissent la peau des femmes
déplissent avec brutalité les étoffes rétives
qui finiront pendues
claquées par vents chauds et froids combinés
sans que cela fasse tiédeur
finiront dans l'estomac des fils abandonnés
dans leurs propres maisons
ceux-là se mettront à tisser peau de femme avec leurs vomissures
donneront nom divin à la ville reprisée
dernière ville reprise
©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #11, 2021.