La femme pensante

I
Tu es une femme. L’écrire suffit à ce que ton histoire et sa part ombragée soit entendue et comprise par nombre de femmes. Tu es une femme. Tu ne l’as pas toujours écrit ainsi. Tu n’as pas toujours placé être devant femme, parce que, longtemps, tu as fait la femme. Tu as fait ce que toutes les femmes sont censées faire. La liste est longue (la remplisse qui le souhaite). Par lassitude, tu rajoutais souvent le verbe falloir devant ce que tu avais à faire. Ou bien le verbe devoir, comme pour t’ordonner à voix haute les injonctions systémiques serinées à voix basse. Aussi, pour bien montrer que tu les avais intégrées et que tu étais docile. Je dois faire ci ou il faut que je fasse ça. Fais-toi jolie, te disait ta mère, voulant faire de toi une vraie femme. Tu ne lui en veux pas. Car si elle appliquait les règles de la société dans laquelle elle évoluait, elle en ignorait la plupart des conséquences sur l’être femme. Ou peut-être que non, mais que pouvait-elle y changer ? Elle oscillait, comme nous toutes, entre l’accomplissement de ses devoirs et l’assouvissement de ses désirs. Les uns empiétant généralement sur le temps des autres.

II
Tu es une femme. Tu aimes cette phrase. Tu aimes la prononcer. Elle est faite d’os, de chair, d’eau, d’électricité, de substances chimiques, d’éléments mémoriels, de micro-organismes… Elle t’habille, des pieds à la tête. Et même lorsque tu es nue.

III
La route a été longue, mais pas interminable, depuis toi, femme pensée, jusqu’à toi, femme pensante. 

Échanges

I
Quelquefois, c’est étrange, tu écris sans penser. Ou plutôt, tu penses sans y penser et l’écriture te semble automatique, car tu ne gardes pas trace des moments où la matière réflective dont tu te sers alors s’est formée en toi. Aussi, tu ne crois pas que les pensées se fixent dans la mémoire, à cause de ton incapacité à faire remonter l’une d’elles à la surface sous sa forme originelle. Possible qu’elles passent par la mémoire, où elles se frottent à ton expérience, possible également qu’elles y laissent quelques scories. De celles dont tu te serviras inconsciemment pour rebâtir tes souvenirs ? Quoi qu’il en soit, tu doutes que l’écriture puisse être automatique. Peut-être que cette sensation est due au fait que l’histoire se construit très en amont du travail de l’écrit, dans une partie de toi trop lointaine pour que tu en soupçonnes l’activité. Tu ne peux donc pas dire que le texte se trouve entièrement là, derrière ton crâne, et qu’il te reste plus qu’à t’asseoir pour le consigner. Tu pars de presque rien. Une simple phrase qui te vient « comme ça » et qui prend le dessus sur toutes celles qui te traversent. Souvent la première du premier chapitre. Celle qui sonne l’heure de l’écriture. La phrase s’impose à toi et tourne des jours, des semaines dans ton esprit. Durant ce temps du rabâchage, l’aire utile à l’histoire se calcule. Un espace sans oxygène, car nul ne va y respirer, surtout pas toi. Un espace blanc, qui se superpose à l’espace réel. Les pensées concordantes au roman s’aimantent à la phrase, agrandissant l’espace autour d’elles. Ces pensées, tu les as oubliées depuis longtemps, elles ne sont plus telles que tu les as pensées. À présent, denses, ramifiées, organisées. Prêtes à être incarnées. Imparfaitement incarnées, car dans l’entreprise romanesque, tu fais seulement ta part. Cependant que durant tes lectures, tu prends ta part. Même lorsque les textes sont abstrus et dépassent ta compréhension, tu prends tout de même ta part.

II
La littérature permet les échanges entre un corps et un autre. Un esprit et un autre. Selon toi, ces échanges perdurent grâce à l’incomplétude de l’art d’écrire et de l’art de lire. Un livre serait donc fait d’un matériau plus blanc que noir. Matériau de transformation et d’accroissement de la pensée.

Au tumulte, la réponse.

Tu constates que les deux tournures d’esprit que sont l’optimisme et le pessimisme semblent avoir été remplacées en toi, par quelque chose d’autre que pour l’instant tu ne sais pas identifier. Comme un sentiment unique fabriqué hâtivement à partir de l’un et de l’autre. Pourquoi envisages-tu que les deux puissent s’être mêlés hâtivement ? Y avait-il urgence à réunir ces contraires ? La vraie question est plutôt : Pourquoi cette urgence ? À moins que ce ne soit : Dois-tu considérer l’optimisme et le pessimisme comme des opposés ? Pourquoi pas des frères d’armes. Après tout, ils œuvrent pour le même camp. Évidemment, ils n’agissaient pas sur toi de la même façon. L’un nourrissait tes espoirs, l’autre affamait ta capacité (?) d’espérer. Non, il ne l’affamait pas. Pire, il te faisait entrevoir la famine. C’était ton « front russe » à toi. Pourquoi se sont-ils liés l’un à l’autre en un sentiment que tu ne déchiffres pas, et qui, quand il surgit, t’empêche d’écrire ? Est-ce un signe des temps ? Ou seulement de ton temps à toi ? Et pourquoi pas la fin d’un système qui, après tout, ne fonctionnait pas si bien que ça. Toujours oscillant entre croyances et angoisses. Non-être et mal-être. Possible que ce sentiment indescriptible soit justement un renforcement de ton être. Être qui aurait ainsi absorbé ces deux calamités nées de tes fictions de survie, pour créer un sentiment plus équilibré, plus adapté au réel, au présent, et non plus décentré, à la manière du pessimisme et l’optimisme, dont les sources circulent dans les cendres du passé et les sables mouvants de l’avenir, sans se fixer nulle part et pour cause.
Lorsque ce sentiment neuf affleure, tu ne peux pas écrire. Il te fait te sentir apaisée, c’est déstabilisant. Voilà comment tu abordes l’écriture : Tu te trouves sur le bord d’une falaise. Devant tes yeux, vagues fracassées et nuées d’oiseaux qui volent en tous sens. Un vent de terre te pousse dans le dos. Tu as le vertige, tu as peur de tomber sans l’avoir décidé. L’horizon est bouché par un brouillard épais. Le son monotone de la corne de brume et le rugissement de l’océan résonnent dans tes oreilles. Il te faut calmer la houle, assagir les oiseaux, dissiper le brouillard et bien sûr, faire un pas dans le vide. Écrivant, tu es tour à tour confiante (trop) et désespérée par l’ampleur de la tâche.
Alors oui, face à ce vide vertigineux, ta quiétude toute nouvelle t’inquiète, car elle te fait craindre un affaiblissement de ta maîtrise des éléments et de ta volonté de sauter. 
Ça passera.
Est-ce que ce sera une bonne ou une mauvaise chose ? Par bonheur, tu ne sais plus répondre aux questions de la sorte. Y as-tu jamais répondu ?

Demeurer ignorant

I
L’écriture est, entre autres choses, une tentative de réparation du réel. Tu n’as pas dit ça, d’autres l’ont fait avant toi. Cependant, tu te poses la question : Pourquoi le réel semble-t-il toujours aussi « invivable » ? Ou difficilement vivable, ou inacceptable ? Écrivant, tu cherches à retrouver certaines de ses dimensions. Car il t’apparaît que les formes pleines, les contours déchirés du réel sont sans cesse aplanis, puis nivelés par les outils massifs de la communication. Aplanissement qui te donne l’illusion d’un savoir instantané. L’illusion de « voir loin ». Et parce que le monde dépourvu de ses distances culturelles, historiques… est effrayant, tu te claquemures. À l’intérieur même de tes illusions. Et parce que la communication maintient la parole à un niveau inférieur de ses capacités et de ses pouvoirs véritables, il te faut lutter pour demeurer ignorante. Cette ignorance primordiale à l’écriture, qui n’est autre que quête d’un savoir, une montagne parmi d’autres.

II
Il t’arrive de plus en plus souvent de craindre de ne plus penser par toi-même. De craindre que ta pensée soit le fruit sans noyau germinatif des arborescences virtuelles dans lesquelles quelques-unes de tes racines se seraient prises. Tu te surprends à surveiller tes sentiments au moment où tu écris. Ne serais-tu pas en train d’écrire afin qu’on t’aime ? Afin qu’on te voie ? Ce on, indéfini, désincarné, tu n’ignores pourtant pas qu’il dévore la chair et abolit le sujet.
Si ton écriture n’était plus que prétexte à un besoin de consolation ? Prétexte pour être consommée et pour consommer à ton tour ? Tu te dis que non. Mais tu n’exclus pas que cela puisse t’arriver, demain ou ce soir, déjà. Tu n’exclus pas que ton écriture disparaisse sans même que tu t’en aperçoives. Sans même que tu cesses d’écrire. 

Chute

I
Quelquefois, tu cherches en toi ce qui est à l’extérieur de toi. Ces promenades infructueuses créent un vide dans ton esprit. Comme si tu avais marché longtemps dans une absence de paysage. Le cœur las à cause de tes efforts visant à limiter l’espace désolé à quelques arpents de ta pensée. Seulement, quoique tu entreprennes alors, ta pensée toute entière disparaît dans cette absence de paysages, de visages, de corps, de voix, et cætera. Tout est silence. Un silence total. Celui que l’on ne trouve qu’à l’intérieur de soi, qui ne nous donne absolument rien à entendre. Ce silence vient-il avant ou après tes promenades vaines ? Reconnais-le, non seulement le silence était là avant mais en plus c’est lui qui t’oblige à ces excursions intérieures. Lui qui tourne ton regard vers le dedans afin de te confondre, lui qui ne t’offre rien à entendre. Pas même ta voix. Pas même les mots, habituellement sonores et en trois dimensions dans ton esprit.

II
Écrire est empilement de silences intérieurs. Hors de toi, la lumière et les sons. Si tu tournes ton regard vers l’extérieur, espérant rencontrer (reconnaître ?) l’autre, c’est toi que tu distingues en tout premier lieu. Toi, à tous les âges de ta vie. Toi, ne sachant presque rien de toi, pas même l’évident. Tu le sens, l’autre, celui que tu souhaites à tout prix rencontrer, l’autre, l’étranger, riche de ses voyages et pourquoi pas des tiens, porteur de ses mots et de tes phrases, celui-là s’impatiente, pressent ton désir. Il peut tout te donner, mais aussi tout te prendre. Il le sait. Il est puissant. Toi, tu n’as aucun pouvoir. Quand tu n’es pas l’autre. Quand l’es-tu ? Dans quel corps, quel esprit, quel paysage, es-tu l’autre ?

III
Dans la pensée de l’autre, tu n’es plus toi. Tu es une autre. Voilà un fragment de l’écriture.

Persona

 Écris ! Personne d'autre que toi ne peut te donner cet ordre. Va écrire ! Ne reste pas là à rien faire. Écrire, c'est faire ? Faire quoi ? Faire quoi ? Pas de réponse. Écrire, c'est défaire. Peut-être. Refaire ? Sûrement pas. Ni défaire, ni refaire. Écrire, c'est écrire. Enfermer entre deux couvertures bien chaudes la vérité sous forme de mensonge. La vérité ? Tu te prends pour qui ? Ta vérité. Et puis règle d'abord cette question : Tu te prends pour qui ? Tu n'y arrives pas ? Non, bien sûr. Écrirais-tu si tu avais la réponse ? Oui ? Écrirais-tu de la même façon ? Non. Tu écrirais pour te regarder écrire. Ignorant qui tu es, tu ne te vois pas écrivant. Tu ne te penses pas écrivant. Tu écris, c'est tout. 

Parfois, blocage, tu ne peux plus écrire. Plus du tout. Comme si tu ne l'avais jamais fait. Comme si ça n'avait jamais été en toi. Un prêt, pas un don. Quand ça t'arrive, alors oui, tu te penses écrivant. Quand ça t'arrive, tu n'arrêtes pas de tomber sur toi et tu te trouves mauvaise mine. Une mine de déterrée. Quand tu n'écris pas, te revoilà donc mise sur terre. Sur le dessus de la terre. Tu es trop voyante, trop bruyante. En-com-brante. Pour toi-même et les autres. Mais pour toi surtout. Alors tu t'ordonnes d'une voix molle : Va écrire ! Écris quelque chose. Quelque chose ? C'est mal parti. On ne peut pas écrire quelque chose. C'est vague, quelque chose. On ignore ce que c'est ou bien on ne veut pas dire ce que c'est. L'inverse de l'écriture. Vanité ! Écrire quelque chose, c'est exactement ça l'écriture. Tu ne comprends pas ? C'est normal, tu écris. Comprenant, tu n'écrirais pas. Tu ferais autre chose... des maths, de la philosophie, de la psychanalyse. Tu serais quelqu'un qui a appris des autres. Oui, évidemment, tu apprends de la littérature. Mais la littérature, c'est personne. Tu apprends seule et peut-être mal. Oui, sûrement mal. Aussi, la littérature t'intimide. Parce que tu écris. N'écrivant pas, elle ne t'apparaîtrait pas si effrayante, si dédaléenne. Tu la verrais sous son vrai jour. Comment est-elle  sous son vrai jour ? Ça dépend des jours. Mais puisque c'est personne ? Personne au sens étymologique. Persona. Le masque de l'acteur. Qui est l'acteur ? L'écrivain ? Le lecteur ? Personne ? Tout le monde. Très amusant. 

Là, tout de suite, tu  penses à Imre Kertész.  Pourquoi lui ? Tu ne sais pas... comme ça.  C'était un écrivain de l'ombre. On a dit ça  après qu'il était entré dans la lumière du Nobel. L'ombre est la condition sine qua non de l'écriture, non ? De l'intérieur d'une pièce obscure, tu distingues parfaitement ce qui se passe à l'extérieur. Si la pièce est éclairée, c'est l'extérieur qui voit ce qui se passe en toi. Ça te paralyse. Tu ne peux plus écrire. La lumière est dangereuse pour l'écrivain. Si tu le dis. Kertész l'a dit. Mais peut-être qu'il mentait. Pour cacher sa joie d'être enfin reconnu. De la fausse modestie, quoi. Ou de l'amertume. Son corps le lâchait. Son corps ayant survécu à Auschwitz et à Buchenwald le lâchait au moment précis où  son œuvre commençait a être largement lue.  Il y a de quoi voir là une forme de fatalité. Écrire n'est pas sans risque. C'est dans le corps que ça se passe. Dans tout le corps. Même à l'échelle microscopique du corps. Au niveau cellulaire. Tu divagues ! les cellules, c'est une autre planète. Elles ne savent même pas ce qui les entoure. Pas plus que toi tu le sais. Une vague idée, voilà. Pas plus. 

Allez, ça suffit ! ne reste pas là à rien faire. Va écrire ! Tu es en train de le faire ?  Non, là tu n'écris pas. Tu triches. Tu fais le geste d'écrire parce que rien ne te vient. Kertész (encore lui!) se mettait devant son clavier et tapait n'importe quelle lettre quand il était en panne. Il noircissait la page blanche pour ne pas perdre le geste. Tu le sais bien, écrire n'est pas un geste. C'est quoi ? Ça, personne ne le sait. 

Chant XVIII

la première regarda ses mains 
ses mains se détachèrent d'elle
tant pis
elle regarda d'elle tout ce que sa souplesse et ses yeux lui donnaient à voir
chaque partie de son corps qu'elle regardait 
se détachait d'elle
et se dispersant aux cardinaux
allait servir à d'autres
oui allait servir à d'autres
la première entendait les débris de son être chuter
oui ils chutaient longuement
dans un conduit de paroles barbares
avant d'être happés
mais elle ne cessa pas de se regarder
jusqu'à ce que sa souplesse et ses yeux n'aient plus rien à lui donner à voir
aussi elle regarda sa tête dans un reflet quelconque
mais sa tête ne se détacha pas d'elle



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #17, 2020.

Chant XVII

 toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout        quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous          après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres      on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place          on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts      ça chauffe nos joues         aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre     on est soudain libres dans ce rien de nature     on bouche nos oreilles pour l'être encore plus    on trouve par terre une coquille vide de petit-gris    on se glisse à l'intérieur    l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre   on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre     ça sent la mousse bien verte     ça nous endort        nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre    on se réveille courbaturées     on ramasse nos fagots      sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier     il est tard     ils doivent purifier avant la mi-nuit  purifier purifier corps maudits et âmes maudites     vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça   la nuit n'est pas totale   partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles     tout ça    poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau    d'embryons quelquefois     de langues de seins de rates...   s'enfonce dans la terre   la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus     le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire     en principe les sangliers les enterrent                au bout d'un moment la nuit est totale        on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir   on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous     on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés      on se recroqueville    on met au monde des rêves qui  mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves    sans arrêt sans arrêt    jusqu'à celui-là qui  mettra au monde nos corps et nos âmes 



*d’y creuser ce qu’on a enfoui
les chemins sombres, les histoires maudites
mille fois à se condamner
aveugles à nos enfantements

qu’on y crie tous les instants fastes
les fentes qui ouvrent le monde
les cendres chaudes qu’on ramasse
et celles qu’on garde contre soi
pour les sentir longtemps

se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes
et doucement contre nos chevelures
…


*Poème de Caroline Dufour   https://carolinedufour.com

©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.

Chant XVI

elle faisait amour désolé et plaintif 
à l'ombre des quelques rues
où  hivers s'entassaient
à la façon de chiens et chiennes 
se réchauffant comme ça 
peau glacée contre peau glacée

elle obéissait à toute chose commandée
à l'ombre d'architectures griffe-ciel
conçues pour amoindrir la dimension des êtres
ainsi quand les êtres s'écroulaient
et ils s'écroulaient 
ça ne s'entendait pas des sommets

ceux des Là-haut jetaient par dessus les garde-fous
paroles trop sucrées trop grasses trop salées 
elle et tous ceux toutes celles des En-bas
les mâchez avec dents langues et bouches amodiées
faisant bouillie de la bouillie
allant venant sur sol épaissi par leurs vomissures 
à la longue   ils et elles disaient 
on s'habitue à tout
cette fois où un non est sorti criant de sa bouche louée 
des yeux sont apparus sur son visage 
elle a pu voir qu'elle possédait bras et jambes 
et qu'ils étaient mobiles 
un moment transparente
elle a pu voir à l'intérieur d'elle
ses organes œuvrant pour la tenir en vie
un nez des oreilles son apparus sur son visage
elle a pu sentir la puanteur environnante
elle a pu entendre ce qu'on lui donnait à manger
sa propre bouche est apparue sur son visage
ses propres dents et langue dans sa bouche
immobilisant ses bras et ses jambes 
qui amorçaient mouvements pour déguerpir d'ici
Je Reste elle  a dit


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #15, 2020.

Chant XV

Elle
Dit
là sur Ma Chair à l'endroit de Mon Cœur une fenêtre s'ouvre se ferme un nombre infini de fois
Moi qui l'Ouvre et la Ferme à longueur de jour
à longueur de nuit
Moi qui Demande
vas-tu partir 
à elle qui veut s'en aller
vas-tu rester 
à elle qui veut être choyée

Mes bras toujours tendus vers la lumière d'aurore
Mes jambes toujours se retranchant dans l'ombre de Ma Carcasse

vas-tu partir
vas-tu rester

Moi qui Me Pousse vers l'oubli
tout en Gavant ses plantes insectivores avec mouches de Mes Migraines 
pour qu'elles croissent malgré l'obscurité à laquelle Je les Expose

Moi qui Demande 
vas-tu rester
à elle   amoureuse de la nage
trépignant sur la rive de son fleuve circulaire
vas-tu partir
à elle    qui autrefois souillée
a perdu existence 

Celle-là  cette assassinée   durant Mes Songes Me dit en boucle des choses insensées
seule pourra rester celle qui a un dessein
seule pourra partir celle qui est restée
seule pourra rester...



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #14, 2020.

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