La pendule

© Cindy Sherman
Ces heures
Ce sont les tiennes
Si elles t'attendent ?
Il faudrait pour ça qu'elles soient faites d'autre chose
Ce n'est que du temps que tu as bêtement laissé là en partant
Qui a tourné en regrets de je ne sais même pas quoi
Si tu voyais mon âme
Toute penchée en avant par le poids de ce vide
Peut-être que c'est ça l'éternité
Du temps bêtement laissé là
Dont on ne peut rien faire
Cependant qu'il nous use


Photographie de Cindy Sherman. Untitled # 305, 1994.

Clair obscur

Tu as dit L'aube ressemble
à quelque chose d'autre
Et tu admirais sa lumière
assise près de la fenêtre
dans une posture d'enfant sage
Un ciel azurin tu as précisé
Puis Toute lumière meurt
à cause de nos gestes
et du vent et de la mort elle-même
et de toi et de moi
Tu as dit L'aube est une condamnation
mais je ne sais pas de quoi
Et cette pensée à moitié vide t'a fait sourire
avant de t'attrister
Bien sûr la tristesse
J'ai dit L'aube ressemble à un tourment
tu ne trouves pas
Un tourment tout juste débutant
Tu as fait non de la tête
Et répété pensivement
Une condamnation
Mais je ne sais pas de quoi
et je ne sais pas pourquoi
C'est à ça que je songe
devant cette clarté remarquable


Toile de PAVEL CHISTIAKOV  Giovannina assise à la fenêtre, 1864.  
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.

Les herbes hautes

Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient
N'écarte pas tant les rideaux
Ne regarde pas tant dehors
La nature est là sur les draps
Comme un champ d'herbes hautes
Impropre à nourrir les bêtes de somme
Et vibrant d'insectes car parsemé de fleurs
Qu'ailleurs on coupe
Comme on coupe le soir la lumière dans les favelas
Parce que c'est trop de voir
La misère briller
Et même sur les flancs d'une colline de boue
Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient
Garde la nuit en toi autant que tu le peux
Comble serrures orbites et fissures
Pour faire le noir
Et dehors jette en pluie cette cendre
– Qui est la fin de toute chose
Ou le commencement ou rien –
Pour faire la saison

Tout un monde

Ce temps fini
Qu'a t-il de plus
Que ce jour où je suis
Pour être ainsi chéri
Sans mesure
Et sans raison parfois
Est-ce ce que je lui donne
Mais je ne lui donne rien
Ici et maintenant
Je prends tout
Je perds tout
Je me gave d'ennui s'il le faut
Je me gave d'amour
Je ne lui cède rien
Mais du peu qui m'échappe
Il se fait tout un monde
Là juste derrière moi
Et même en plein soleil
Sa grande maison s'éclaire
Toutes les pièces peuplées
Comme lors d'une fête
Ou lors de funérailles
Y célèbre-t-on l'inachevé
Y pleure-t-on l'accompli
Je n'en sais rien
L'un et l'autre loués
Comme une seule idole
Quand le présent s'amollit

Une chimère

Dans le jour à peine levé
Quand l'oiseau diurne
Picore les miettes du cri
De la chouette-effraie

Dans le jour à peine couché
Quand la corde d'horizon
Ondule entre ciel et lointain

Dans le lieu qui passe
Dans le temps qui reste
L'impossible constance de l'être

Manifesto

Nous changeons
Dans la vague voyons
Autre chose que l'écume l'eau
Et les coquillages évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
N 'aimons La Terre
Qu’éveillées
Ses océans
Qu'endormies
Nous changeons
Marchons pour prendre
De la distance
Oui mais pour aller où
Nous l'ignorons encore
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Pour elles qui sont nos yeux
nous ne cessons de marcher
Qui pour nous l'interdire
Personne d'assez semblable
Aux occupants de nos rêves
Personne d'assez adroit
Pour séparer l'eau de l'écume
L'écume du mouvement
Le mouvement de la lame
Ah nos pieds coupés
Par les marches interrogatives
Où est-ce
Mais où est-ce donc
Et comment cela s'appelle-t-il
Astre Corps Continent
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Nous changeons
Sous le sable enfouissons
Les mots évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
Dans la vague voyons
Le mécanisme du cosmos
Certaines effrontées :
Silence ! ça tourne

Dès lors débutant

Songe à cet amour
Débutant par sa fin
Que nous avons vécu
Nous l'avons détesté
Lui et lui seul
Jamais nous
Jamais toi et moi
Lui et lui seul
Oh nous ne haïssons plus
Ce qu'il a fait de nous
Il n'a rien fait
Nous le savons
Nous le savons enfin
Presque trop tard
Pourrions-nous dire
Si le temps avait sa place ici
Mais il ne l'a pas
Il ne l'a jamais eu
Seulement toi et moi
Seulement cet amour
Allant de mort en vie
Chaque jour un peu plus

L’éclosion perpétuelle du présent

Ce qui part
Ce qui disparaît
C'est peut-être encore là
Peut-être que c'est moi
Qui ne le vois plus
Moi qui suis partie
Qui ai disparu
Ou peut-être qu'une saison existe
Où l'on moissonne les champs de visions
Je le sais pour l'avoir vécu
Ce qui part
Rend l'invisible visible
L'incertain certain
Aussi qu'est-ce qui disparaît
Oui   L'insolence de croire
Que mourir est pour demain
Et demain pour jamais

Les averses

De toi
Ce que je vois
Ce que je ne vois pas
Je l'aime
De toi
J'invente tout
Mais je n'invente rien, hein ?
Tout est là sous mes yeux
Tout se donne à mes mains
Ou ne se donne pas
Et m'arrache le cœur
Chaque jour
Me l'arrache
Mais le cœur revient
Sans cesse il revient se nicher
À sa place de naissance
Car le cœur est oiseau
De quelle place je parle
Tu aimerais le savoir, hein ?
Qui le sait
Qui sait la source de ce cœur
Car le cœur est poisson
De toi
Ce que je vois
Je l'aime
Moins parfois
Que ce que je ne vois pas
Ce qui nage
Ce qui vole
Ce qui en a gros sur le cœur
De toi je fais distance
Entre moi et la mort
Entre moi et la nuit
La nuit qui est jour tu le sais
Pour les bienheureux
Pour les fous
Toi et moi sommes les deux
Toi et moi sommes
À la fois tout et rien
Nous trébuchons sans cesse
Nous trébuchons
Et les rires nous relèvent
Ou la souffrance
Parfois rire et souffrance
Dans un même élan
Nous remettent debout
Pour que l'envie nous prenne
De nous étendre là
De toi
Ma peau sait plus
Que n'en sait mon esprit
J'ai beau le voir écrit
Cela peut s'inverser
Le poème n'est pas roi
De toi
J'oublie toujours ce que je sais
Car les minutes sont
Je crois que les minutes sont
Vidées par les averses
Toi tu sais 
De quelles averses je parle

Passe noire

Ce que nous finissons
Ce que nous croyons finir
S'achève dans un temps
Où nous ne sommes plus

Ce point que l'on appose
À la dernière phrase
Ne semble pas final
Même s'il tord notre cœur
Même s'il est comme balai
Qui a fini son ouvrage
Voilà La poussière revient

Il n'est rien de terrien
Qui ne revient jamais

Ce que nous finissons
Ce que nous croyons finir
Nos vies
Qui semblent s'achever
Qui s'achèvent bel et bien
Rien ne saurait nous dire
Que cela est réel
Car ce temps où l'on voit
Se passe dans le noir

Si vivre c'est chercher
Mourir est-ce trouver ?

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