
Dans le rêve
Un arbre devient corps
Et quitte la forêt
Moi je reste arbre
Tremble
Ou saule ou pitchpin
Dans le rêve
L’arbre retournant sur ses pas
Dit d’une voix mélancolique
Qu’il perdra en redevenant arbre
Les corps n’ont pas de vent à eux
"Je ne fais pas partie du mouvement de la rue, puisque je le contemple." Virginia Woolf
Quand l’amour est certain
Dès son premier instant
Il peut bien mourir
D’ailleurs il meurt
Une fois puis une autre
Et une autre encore
Chaque fois revenant
Semblable
Et différent
Quand de guerre lasse
La nature pousse dans les ténèbres
Les corps où cet amour demeure
L’aube qui l’a vu naître
Le précède dans sa chute

Qu'ils ne me blessent pas plus
Ces yeux
Qui déjà à la mort
Ont cédé des arpents
Qu'ils ne s'éteignent pas
Injustement
Devant mes propres yeux
Et si lentement
Et si rapidement
…
Que je ne me cherche pas en eux
Qu'ils ne m'entraînent pas
Lors de leur effacement
...
Que je distingue clairement
Dans l'iris partant
Mettons
Le reflet d'une enfant
Courant sur la jetée
Pour rejoindre la mer
En place des souvenirs mutilés
Qui me suivent partout
Débris de phrases emmêlées
Que mon âme injuste
De mal aimée
Se plaît à dire
Une enfant
Jetée
Par sa mère
Moi ici
Chasseresse
Sans faim
De l’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais oiseau affamé
Moi ici
Plantant dans la chair
De ma proie
Une lame
Qu’émousse
Son cuir dense
Armure brise-temps
Moi jetant ses tripes
À la louve infertile
Qui plante ses crocs dans le vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais souffles et soupirs
D’êtres déchirés
Moi ici
Attendrie
Par les yeux mortifiés
De l’ennui
Toujours me suivant
Parlant comme bouche parle
Mais à l’âme
Seulement
Âme sourde et aveugle
Depuis que le temps est temps
Âme creuse
Grotte glaciale où l’hiver
Naît vit et meurt
Âme perdue du chasseur
Premier parmi les premiers
À percer les pupilles
Cueilleuses de couleurs
Moi ici
Effrayée par moi-même
Détalant seule
Au bruit d’un troupeau entier
Croyant fuir ma proie
Qui ne s’achève pas
De main de chasseur
L’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent
Qu’aurais-tu fait
Si les regardant
Tu avais deviné
Que le temps ferait distance
Si tu avais vu
Derrière leurs yeux
Défiler des paysages
À grande vitesse
Qu’aurais-tu fait
Si écoutant leurs cœurs
Et le tien
Tu n’avais rien entendu
Si les enlaçant
Tu avais compris
Que la chair
Est un habit de cendres
Comme eux
Tu aurais défié le cosmos
La poussière
Précède la pierre

Comme ce mot dénote
Sur les chemins de pierres
Coupantes
Pourtant c’est ainsi
Que je t’appelle
Ma douce
Quand
Curieuse
Tu soulèves l’une d’elles
Et me montres le dessin de ses veines
Exact plan de la sente empruntée
Pour disparaître
D’abord
Et apparaître ensuite
Ainsi que nous serions
S’il n’était besoin
De dissimuler nos cœurs
Dans les murs en pierres
Sèches
Je le murmure encore
Ma douce
Quand la ronce écrit
Des paroles végétales
Sur mes jambes nues
Reconnues comme tiges
D’une nature vraie
Langue que l’on sait d’instinct
Qui se lit en frôlant
Les berges de la plaie
Où pleurent
Quelques arbres
Pour cette seule raison
Que les fluides s’attirent

Un terrain vague. Vu de la fenêtre de mon immeuble, il ne s’y passe rien. Mon immeuble porte un nom. A. Je fais un mot avec la lettre. Assassin. Si c’est A, c’est assassin. Il reste peu de mots. Il faut faire avec. Il reste des assassins.
Un terrain vague. Chaque matin, une femme le traverse et ses jambes sont avalées par le brouillard. Je ne sais pas dire si c’est joli à regarder. C’est triste. À cause de la femme. Elle ressemble à un ange qui aurait perdu… Je ne peux pas dire ses ailes, les anges n’existent pas. Mais je peux dire un ange. Elle a l’air fatigué. L’air de pleurer souvent.
Le bâtiment n’est pas aveugle. Ni aveugle ni muet. Des cris s’y échappent souvent, de toutes sortes. Toute la misère du monde comme dit Mark Marksman. Je ne crois pas que ça soit vrai. La misère du monde s’étale sur le monde. Il n’en faut pas beaucoup pour déconner. C’est ce qu’il me réplique. Il écarte ses mains. Un espace pas plus grand que ça, ça suffit.
Un terrain vague. Une femme le traverse tous les jours en soulevant la brume. Autour, tout va bien. Dans la rue tout va bien. La femme marche vite en regardant droit devant. Et même lorsqu’il pleut, il n’a pas l’air de pleuvoir pour elle.
Un jour, Mark m’a dit qu’il existe des goûteurs d’océan. Croix de bois, croix de fer. Ces types-là traquent les endroits où le sel disparaît et ils les reportent précisément sur des cartes où le bleu l’emporte. Mais rien n’est moins sûr, alors je ne sais pas si la femme peut se débarrasser de ses larmes avec l’eau douce d’une averse.
Un terrain vague. Défoncé par endroits. Il ne faut pas compter que j’y marche. Il ne faut pas compter que je marche. Sur le parking, des Pick-up aux portières ouvertes d’où sortent de la musique et des jambes de filles. Des corazón entrent par ma fenêtre et vont se cogner contre les murs. Et comme je les oublie, les cœurs finissent par ressembler à des fruits pourris.
Un terrain vague. Une femme y marche et ses pieds ne touchent pas le sol. C’est une vision d’optique peut-être, mais ce n’est pas sûr. Mark Marksman, qui la regarde aussi, a la bouche béante comme s’il avait perdu un os capital de la mâchoire.
Quand le soleil passera derrière le bâtiment B, je tirerai les rideaux. Je ferai un mot avec la lettre B.
Soit je me noie
Soit je m’envole
C’est selon
Vaste océan
Ou ciel reflété