Carnet d’écriture, 13 juin 2022

Il n’y a pas d’histoire entre vous. Des mots. Beaucoup de mots. Des phrases. Toutes sortes de phrases. Couvrant en partie le spectre d’une histoire. Le temps que tu utilises ici compte. Il n’y a pas eu d’histoire. La conjugaison compte toujours. Généralement, elle fait la structure de l’histoire. Elle déplace les personnages dans un ou plusieurs temps donnés. Entre vous, il n’y a qu’un seul temps. Tu n’arrives pas à savoir lequel. Puisqu’il n’y a pas eu d’histoire. Fallait-il qu’il y en ait une ? Oui, il le fallait. C’est une des conditions de l’existence. Ou peut-être pas, après tout. Peut-être seulement une condition de l’écriture. Peut-être que vos écrits ont fait histoire. Tu sais bien que non. Tu sens que non. Vos écrits ont dissous l’histoire. Ils l’ont rendu illisible. Ils ne vous ont pas fixées dans le temps logique. Vos écrits étaient comme premier jet. Ou pire, comme notes préparatoires. Pas assez de matière, ou trop de matière. Dans les deux cas, impossible de voir l’autre dans sa vérité.
Il n’y a pas eu d’histoire entre vous. Il n’y a eu que des écrits. 
Oui, peut-être, peut-être pas, sur une feuille, quelque part, la fin. 

Silence de plage

©Deidi von Schaewen
Elle ne regarde pas la mer
tous ils la regardent
tous ils rêvent
de ces rêves vides
qu’on fait
devant la mer
qui fait toujours ça
de vider les têtes
elle est debout
devant la mer
les mains couvrant ses seins nus
elle dit
de trop petites mains
de trop petits seins
elle n’attend rien d’être là
elle ne sait plus comment elle est venue
elle ne sait pas si elle pourra partir
à la place elle dit
je ne sais pas si je pourrais quitter
elle a les yeux fermés
face à la mer
tous ils ont les yeux ouverts
grands ouverts
tous ils regardent
la saison faire tomber dans la mer
ses lumières de saison
son roulis de saison
leurs bouches aussi sont ouvertes
comme s’il en sortait des mots pour dire
mais ils ne disent rien
sauf des fois ils disent
ne va pas plus loin que le bord
reste là où je te vois
elle ne regarde pas la mer
peut-être elle ne sait pas
que la mer est là
elle n’entend pas non plus
les bruits
ni de la mer
ni de la ville derrière elle
ni des oiseaux de mer
et les gosses
tous les gosses qui crient
en entrant dans l’eau
plus froide que l’air
plus froide que leur peau
elle ne regarde pas la mer
elle a les yeux fermés
elle dit
peut-être que je suis regardée
elle rit pour se moquer d’elle-même
elle dit
reste là où je peux te voir


Deidi von Schaewen, "Reflections Biarritz", 2011. © Deidi von Schaewen.

Carnet d’écriture, 11 juin 2022 (Notes à fonds perdus)

Non, ce n’est pas comme aimer. Écrire ce n’est pas inventer. Aimer, oui, c’est inventer. C’est  former croyance à partir de son propre esprit. Et du peu que l’on saisit de l’autre.

Quelquefois, écrire, c’est pallier à la solitude paradoxale de l’état amoureux.

En amour, la fin souvent s’écrit dès le début. À notre insu. Oui et non. En écriture, la fin se fait parfois attendre. Ou bien, elle n’est pas celle attendue. On ne la décide pas. Elle vient. Elle s’impose. Comme unique résultat possible d’une équation.

Le soulagement de la fin en écriture ! La vue panoramique. L’histoire complète. Bouclée. Comprise. Dans laquelle on peut se replonger. En oubliant la fin. En l’évitant. Cette fin qui dorénavant peut tout aussi bien être début. Cette fin qui nous sauve. Qui empêche l’errance de la croyance.

Oui, aimer, c’est croire. C’est ignorer ce que nos yeux voient. Jusqu’où ils peuvent voir.
Écrire leur donne à voir. Les mots donnent à voir l’infini dans son ensemble. Cet infini n’est que brièvement visible à l’amour en sa fin. Une fin véritable et totalement fausse.
Pas la même que lorsqu’on écrit. Celle-là qui est fausse et totalement vraie.

Déboires

©Nena Saguil
la fontaine
du vieux village absent

Le doux chant
de son écoulement

le léger goût d’encre noire
de son eau

ce léger goût de sang
persistant sur la langue
des poètes allées
s’y mouiller les lèvres



©Nena Saguil, "Untitled", 1967, huile sur toile. Collection particulière.

Passer, sans vivre.

©Kiki Smith
à présent
tu vivras ainsi
avec dans le ventre
le corps d’un amour
dont tu es l’ennemie

pas même l’ennemie

avec dans le ventre
une brûlure de désir
pour ce corps d’amour

dont tu ne sauras jamais
ce que tu sais pourtant


©Kiki Smith, "Come Away from Her", 2003, taille-douce avec aquarelle appliquée à la main. ©Brooklyn Museum.

Si d’hiver

©Émilie Charmy
Aux aubes qui étreignent
l’amour dans son linceul
sans pâlir devant lui

si d’été si d’hiver

aux aubes toujours venant
bien qu’on nie leur venue
en vénérant la nuit
la mémoire de la nuit
le noir de la nuit
où l’amour s’est perdu

aux aubes toujours belles
quand rien ne peut plus l’être

si d’été si d’hiver

aux aubes nous menant
plus loin dans les journées
toujours nous rabattant
vers les heures du chagrin


Émilie Charmy, "Sans titre", 1940, huile sur carton. ©Estate Émilie Charmy. 

Poussière

©Erzsébet Korb
enjamber les heures
les dates
se mettre en retrait
à côté
le plus loin possible d’elles
se mettre où elles ne sont pas
où on ne les entendra pas passer
les devancer
les oublier
les effacer des horloges
des calendriers
oublier que le temps 
ce n’est pas du temps
c’est de la salive
prise dans une autre bouche
c’est un rai de lumière 
qui traverse une chambre
de la poussière qui danse
des places de concert 
pliées dans une veste

enjamber les heures
les dates

oublier que le temps
ce n’est rien que du temps
quand il est gâché
impossible
impossible



Erzsébet Korb, "Nude Reclining", 1922, fusain sur papier. ©Hungarian National Gallery.

Les corps de vapeur

©Isabel Muñoz
Une chambre avec vue
sur la mer

on dit
la chambre est pleine
des parfums de l’été

portes et fenêtres ouvertes
laissent entrer tous les bruits
même les bruits 
de derrière la ligne
d’horizon
on dit
ce n’est pas une ligne
ce n’est pas l’horizon
on regarde la chambre du dehors
volets bleus peints à la spéciale-marine

alignés dans l’allée
des œillets comme des petits yeux

on dit
la pluie vient
par le nord
on la voit qui arrive
lentement
ça nous laisse le temps
de nous mettre à l’abri
tout ce temps on le passe
à attendre l’averse
on regarde la chambre du dehors
on regarde le ciel
on ne se regarde pas 

l’allée se fait bouffer les yeux

on laisse la pluie
nous faire un corps de pluie
plus tard le soleil 
un corps de vapeur



Isabel Muñoz, "Série Japon", 2018, platinotype. © Isabel Muñoz

La piqûre

suis-je seulement entrée
ai-je seulement percé un jour
mettons de la grosseur
d’un demi-grain de sable
ai-je seulement ce pouvoir
de piquer un cœur
autre que le mien
et qu’il en garde trace
qui ne soit pas blessure

non je n’ai pas ce pouvoir
il faudrait pour l’avoir
que je possède des mains
il faudrait que ces mains
appartiennent à un corps
et je n’ai pas de corps

que des yeux puissent voir

Le chien

©Rosa Bonheur
tu voudrais savoir
que tu ne sauras jamais
rien
tu voudrais en être sûre
rien du temps de l’amour
tu aimerais aimer
sans connaître la part
que va te ravir le temps
ne pas voir
ne pas entendre
sa façon brutale
de te la prendre

tu voudrais que ça dure
mais bien sûr
ce désir
c’est le temps qui le tient
entre ses canines

déjà tu vois
tu sais
ta façon brutale
pour le lui reprendre



Rosa Bonheur "Barbaro après la chasse",  1858, huile sur toile  © Philadelphia Museum of Art.

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