Il n’y a pas d’histoire entre vous. Des mots. Beaucoup de mots. Des phrases. Toutes sortes de phrases. Couvrant en partie le spectre d’une histoire. Le temps que tu utilises ici compte. Il n’y a pas eu d’histoire. La conjugaison compte toujours. Généralement, elle fait la structure de l’histoire. Elle déplace les personnages dans un ou plusieurs temps donnés. Entre vous, il n’y a qu’un seul temps. Tu n’arrives pas à savoir lequel. Puisqu’il n’y a pas eu d’histoire. Fallait-il qu’il y en ait une ? Oui, il le fallait. C’est une des conditions de l’existence. Ou peut-être pas, après tout. Peut-être seulement une condition de l’écriture. Peut-être que vos écrits ont fait histoire. Tu sais bien que non. Tu sens que non. Vos écrits ont dissous l’histoire. Ils l’ont rendu illisible. Ils ne vous ont pas fixées dans le temps logique. Vos écrits étaient comme premier jet. Ou pire, comme notes préparatoires. Pas assez de matière, ou trop de matière. Dans les deux cas, impossible de voir l’autre dans sa vérité. Il n’y a pas eu d’histoire entre vous. Il n’y a eu que des écrits. Oui, peut-être, peut-être pas, sur une feuille, quelque part, la fin.
Silence de plage

Elle ne regarde pas la mer tous ils la regardent tous ils rêvent de ces rêves vides qu’on fait devant la mer qui fait toujours ça de vider les têtes elle est debout devant la mer les mains couvrant ses seins nus elle dit de trop petites mains de trop petits seins elle n’attend rien d’être là elle ne sait plus comment elle est venue elle ne sait pas si elle pourra partir à la place elle dit je ne sais pas si je pourrais quitter elle a les yeux fermés face à la mer tous ils ont les yeux ouverts grands ouverts tous ils regardent la saison faire tomber dans la mer ses lumières de saison son roulis de saison leurs bouches aussi sont ouvertes comme s’il en sortait des mots pour dire mais ils ne disent rien sauf des fois ils disent ne va pas plus loin que le bord reste là où je te vois elle ne regarde pas la mer peut-être elle ne sait pas que la mer est là elle n’entend pas non plus les bruits ni de la mer ni de la ville derrière elle ni des oiseaux de mer et les gosses tous les gosses qui crient en entrant dans l’eau plus froide que l’air plus froide que leur peau elle ne regarde pas la mer elle a les yeux fermés elle dit peut-être que je suis regardée elle rit pour se moquer d’elle-même elle dit reste là où je peux te voir Deidi von Schaewen, "Reflections Biarritz", 2011. © Deidi von Schaewen.
Carnet d’écriture, 11 juin 2022 (Notes à fonds perdus)
Non, ce n’est pas comme aimer. Écrire ce n’est pas inventer. Aimer, oui, c’est inventer. C’est former croyance à partir de son propre esprit. Et du peu que l’on saisit de l’autre.
Quelquefois, écrire, c’est pallier à la solitude paradoxale de l’état amoureux.
En amour, la fin souvent s’écrit dès le début. À notre insu. Oui et non. En écriture, la fin se fait parfois attendre. Ou bien, elle n’est pas celle attendue. On ne la décide pas. Elle vient. Elle s’impose. Comme unique résultat possible d’une équation.
Le soulagement de la fin en écriture ! La vue panoramique. L’histoire complète. Bouclée. Comprise. Dans laquelle on peut se replonger. En oubliant la fin. En l’évitant. Cette fin qui dorénavant peut tout aussi bien être début. Cette fin qui nous sauve. Qui empêche l’errance de la croyance.
Oui, aimer, c’est croire. C’est ignorer ce que nos yeux voient. Jusqu’où ils peuvent voir.
Écrire leur donne à voir. Les mots donnent à voir l’infini dans son ensemble. Cet infini n’est que brièvement visible à l’amour en sa fin. Une fin véritable et totalement fausse.
Pas la même que lorsqu’on écrit. Celle-là qui est fausse et totalement vraie.
Passer, sans vivre.

à présent tu vivras ainsi avec dans le ventre le corps d’un amour dont tu es l’ennemie pas même l’ennemie avec dans le ventre une brûlure de désir pour ce corps d’amour dont tu ne sauras jamais ce que tu sais pourtant ©Kiki Smith, "Come Away from Her", 2003, taille-douce avec aquarelle appliquée à la main. ©Brooklyn Museum.
Si d’hiver

Aux aubes qui étreignent l’amour dans son linceul sans pâlir devant lui si d’été si d’hiver aux aubes toujours venant bien qu’on nie leur venue en vénérant la nuit la mémoire de la nuit le noir de la nuit où l’amour s’est perdu aux aubes toujours belles quand rien ne peut plus l’être si d’été si d’hiver aux aubes nous menant plus loin dans les journées toujours nous rabattant vers les heures du chagrin Émilie Charmy, "Sans titre", 1940, huile sur carton. ©Estate Émilie Charmy.
Poussière

enjamber les heures les dates se mettre en retrait à côté le plus loin possible d’elles se mettre où elles ne sont pas où on ne les entendra pas passer les devancer les oublier les effacer des horloges des calendriers oublier que le temps ce n’est pas du temps c’est de la salive prise dans une autre bouche c’est un rai de lumière qui traverse une chambre de la poussière qui danse des places de concert pliées dans une veste enjamber les heures les dates oublier que le temps ce n’est rien que du temps quand il est gâché impossible impossible Erzsébet Korb, "Nude Reclining", 1922, fusain sur papier. ©Hungarian National Gallery.
Les corps de vapeur

Une chambre avec vue sur la mer on dit la chambre est pleine des parfums de l’été portes et fenêtres ouvertes laissent entrer tous les bruits même les bruits de derrière la ligne d’horizon on dit ce n’est pas une ligne ce n’est pas l’horizon on regarde la chambre du dehors volets bleus peints à la spéciale-marine alignés dans l’allée des œillets comme des petits yeux on dit la pluie vient par le nord on la voit qui arrive lentement ça nous laisse le temps de nous mettre à l’abri tout ce temps on le passe à attendre l’averse on regarde la chambre du dehors on regarde le ciel on ne se regarde pas l’allée se fait bouffer les yeux on laisse la pluie nous faire un corps de pluie plus tard le soleil un corps de vapeur Isabel Muñoz, "Série Japon", 2018, platinotype. © Isabel Muñoz
La piqûre
suis-je seulement entrée ai-je seulement percé un jour mettons de la grosseur d’un demi-grain de sable ai-je seulement ce pouvoir de piquer un cœur autre que le mien et qu’il en garde trace qui ne soit pas blessure non je n’ai pas ce pouvoir il faudrait pour l’avoir que je possède des mains il faudrait que ces mains appartiennent à un corps et je n’ai pas de corps que des yeux puissent voir
Le chien

tu voudrais savoir que tu ne sauras jamais rien tu voudrais en être sûre rien du temps de l’amour tu aimerais aimer sans connaître la part que va te ravir le temps ne pas voir ne pas entendre sa façon brutale de te la prendre tu voudrais que ça dure mais bien sûr ce désir c’est le temps qui le tient entre ses canines déjà tu vois tu sais ta façon brutale pour le lui reprendre Rosa Bonheur "Barbaro après la chasse", 1858, huile sur toile © Philadelphia Museum of Art.
