Guerrière

Crédit photo CF 2019
Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi

Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire

Rendez-vous au Grand Jamais

Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

Ni partir

Tes mains 
Regarde-les
Toujours avides
Mais toujours vides
Écureuils qu'affame
L'absence de mémoire
Regarde-les
Tout accomplir
Pour la centième fois
Comme première fois
Fouiller en vain
L'air et le vent
À la recherche du passé
Que toujours elles égarent devant
Tes mains
Voleuse habiles
Piètres penseuses
Instruments de l’éternité
Et de la mort
Tu ne peux les garder pour toi


Marcello Comitini a très justement traduit ce poème en italien. On peut trouver cette traduction ici :
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/12/03/gabrielle-segal-le-tue-mani-ita-fr/

S’efface

Je dois te le dire
Je t'ai égarée
Pas comme ça
Pas d'un coup
Tu n'as pas traversé
Subitement
L'une de mes poches percées
Je t'ai égarée lentement
Doucement
D'un geste machinal
Mes mains t'ont émiettée
Jusqu'à ce qu'il ne reste en moi
Plus aucune trace de ta perte

Demeure !

Il y a ce cri
Qui n’est pas un son
Une vibration qui tord mon âme
Nuit et jour
Une pulsation captive
De mon corps devenu
De sa chair sans ajour de ses os métalliques
Expression d’une existence mal tournée
Surgissant de mon corps véritable
Cependant qu’il frappe gratte creuse
Suffoque sous la fumée âpre des heures consumées
Bâties dès leur naissance selon des plans de ruines

La crue

Cette nuit terminable 
Il faut qu’elle se prolonge
Qu’elle soit digue qui retient
La crue de la mémoire
Jusqu’à la fin des temps
Que le temps soit donné
À l’arbre où l’on grimpait
De croître dans le désert
Qu’on rêvait d’arpenter
Qu’elle soit digue qui retient
Jusqu’au prochain jour
– Qui ne viendra pas
Car on dort –
Les souffles échappés
De lèvres entrouvertes
Cette nuit
Qu’elle dispose
Entre nos bras serrés
Ce que l’on a aimé
Ce que l’on aime encore
Et on irait mourir
Sans avoir cédé
Sous le poids et les pertes
Seulement quand le corps
Serait devenu planète

Poème domestique *6

Si j'avais eu de petits rêves
J'aurais pu les loger facilement
C'était une erreur logistique
D'en avoir eu de trop grands

La prochaine fois
Je mesurerai d'abord la pièce

Son « quand » à soi

Froisse ce maudit jour
Et glisse-le dans ta poche
Pour le lire plus tard
Beaucoup plus tard
Ferme les volets
Plie la maison dans le jardin
Et jette le tout dans la rigole
Couche-toi
Défroisse un coin du jour
Et mets un point de côté
Pour qu'il freine ton élan
Envers le jour d'avant
Un autre
Pour décider du quand

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