Poème domestique *5

Nous cherchions 
Sur la plage d'Esnandes
Des pierres en forme de cœur

Il y en avait toujours
Une ou deux

Deux c'était mieux
Chacun la sienne

Trois
C'est jamais arrivé

Promesse du jardin d’hiver

Inerte comme feuille 
Dans un jardin d'hiver
Tu attends

Parfois regrettes la chute
Accomplie outre-temps
La lenteur de la chute
L'ivresse de la chute

Te souviens
Qu'en voyant le sol
Piqué d'heures amères
Prédisant
De fatales blessures
Tu avais à la hâte
Nommé ta descente
Vol
Tes membres
Ailes ou voiles
La vitesse
Distance

Inerte tu oublies
Le possible
Et terrifiant herbier
L'épingle
Et l'encre
De la science

Tu oublies
La jeunesse
Captive du rameau
Et de l'arbre

Inerte comme feuille
Dans un jardin d'hiver
Tu attends
Que l'on te méprise
Pour aller

Be(e)

Des mains ont ce pouvoir 
De te faire venir

Je viens dis-tu
Sans l'avoir voulu

Et ces mains
Qui te savaient partie
Où vont-elles te chercher ?

Je viens tu le répètes
Sans l'avoir voulu

Tes lèvres comme pistil
Orné d'or poudreux
Ces mains comme abeilles
Qui le ravissent au lois
Pour prix de ta venue

Je viens tu le répètes encore

D'où viens-tu ?


La belle traduction en italien de ce poème est en lecture sur le site de Marcello Comitini
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/11/11/gabrielle-segal-bee-ita-fr/

L’être, l’avoir.

Les rêves d'une vie 
Qui ne s'est pas faite
Bousculent le réel
Le mettent à terre
Le piétinent
Mes jambes ont basculé
Du côté onirique
Ici je ne peux plus marcher
Je ne peux plus parler
C'est là-bas que ma bouche
Délivre les mots justes
Qui m'arrivent en cris
En silencieuses déflagrations
Ici mes mains froides
Donnent des coups
Contre la croisée
Qui borne les conjugaisons
Pour la faire céder

Ici je suffoque
D'être enfermée là-bas

Légèrement passée

Ce que je suis
Reste où j'étais
Ne me suit pas
Où je serai
M'accompagne
Ce qui n'est pas encore
Ce qui sera peut-être
Ou ne sera jamais
Où je serai
Rien n'est encore là
Rien n'est encore perdu
Rien n'est encore moi
Où j'ai été
Demeure un peu de temps
Légèrement passé

Décompositions

Mon esprit finira végétal
De sa dernière branche
Tombera la dernière feuille

Pourquoi suis-je la destination
De toutes mes pensées ?

Plaine blanche

Je suis devant une page blanche
J'attends
Se faisant je feuillette un livre posé là
« Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
…
* »
Je suis là
Mais il me faut partir
Je suis seule
Et il me faut rester ainsi
Écrire
Ici et seule
Pourquoi ?
Être seule dans la plaine
Être seule dans la nuit
Plaine blanche
Nuit sans insectes
Il me faut être là
Souffrir du silence
Peine blanche
Nuit sans sentence
Il me faut rester ainsi
Attendre
Écrire c'est attendre
Et haïr la patience
Il me faut être seule
Muette dans le silence
Attendre de disparaître
Pour dire


*Léopold Sédar Senghor, Je suis seul dans Poèmes Divers, Œuvre poétique Éditions Points essais.

En écriture

J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés

J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse

J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler

J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal

J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas

J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais

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