tu les vois comme mots ce ne sont pas des mots ce n’est pas un poème c’est la peau sans arrêt modifiée par le temps pour la poursuite de l’être ce n’est pas un poème c’est la peau restante que le temps toujours se déplaçant ne sait pas rendre à l'identique il y a deux déplacements le temps va vers l’avant l’être vers l’avant ce n’est pas le même mot ce n’est jamais un poème ce ne sont jamais des mots ce n’est toujours que la peau
Duras – Le ravissement de Lol V. Stein

Elle soupire.
— Je ne comprends pas qui est à ma place.
Pensées de vitesse

être soi sentir le tendre le dur la main la bouche le tendre le dur de l’âme de l’autre faire caresse du vent de la course mettre des mots dans les espaces mutiques combler les essoufflements par des essoufflements se sentir nue même couverte puis couverte par deux nudités être de peau et d’eau à l’endroit du là provisoirement nomade tremper les lèvres dans l’humide de l’effort sentir le tendre du sol des amours le dur du sol des attentes Sculpture Marta Pan, "Double Porte", 2006, acier. © Fondation Marta Pan-André Wogenscky
Une vie de fins

tu pars je le sens ce qu’il y a de toi en moi s’agite s’impatiente tu pars comme ça sans mots quels mots dire ? la patience n’est pas faite pour durer elle aime mourir vite elle aime courir vers ce n’est pas une marcheuse tu pars je le sens ma main tremble à l’idée que demain je ne pourrai plus je le sais pourtant il n’y a de bel asile que dans la mémoire et la mémoire à quoi ça ressemble ? disons une cité bombardée dans laquelle on poursuit machinalement notre marche on y marche oui mais si lentement si lentement qu’il est évident qu’on n’a pas survécu je le sais pourtant il n’est pas de mort que de mourir ©Sirje Runge, "Light I", 1979, huile sur toile. ©Art Museum of Estonia et Sirje Runge.
La vaine diversion de la mésange

le manque lui ne manque jamais de rien et je pourrais l’envier tant il me vante bien ses trésors tant il possède de désirs et de rêves qui semblent dire l’avenir et agacent ma peau je pourrais l’envier si je savais sa planque s’il n’avait cette manie de me suivre partout de jour comme de nuit pour m’en détourner me détourner de moi-même Photographie Sarah Moon "Park Avenue".©Sarah Moon.
Étude de nu

parfois le temps fait ça il dépose sur la peau en une seule fois toutes les années mortes ce que la peau dit alors de la douleur n’est pas la douleur ce qu’elle dit de l’amour n’est pas l’amour la peau n’est plus du corps elle est de la mémoire ce qu’elle dit du temps passé n’est pas le passé pas non plus le présent ce qu’elle dit du temps ce n’est pas le temps c’est ce qu’il oublie alors la peau fait ça elle prend ce qu’elle doit prendre en dehors de lui Vanessa Bell, "Nude with Poppies", 1916, huile sur toile. Swindon Museum and Art Gallery. © Estate Vanessa Bell.
Mon dieu ! la décision d’Orphée.

Ce que je sais cette main tenant la mienne aurait fixé l’heure on aurait fait passer du café seulement pour donner une odeur à ce temps on se serait amusées à dire retourne-toi ne te retourne pas ce que je sais l’un ou l’autre de ces choix est acte d’amour je t’aurais dit l’impermanence je ne l’ai jamais voulu je t’aurais dit le reste je ne l’ai jamais pris comme reste Je t’aurais dit pardon tu aurais entendu partons Sculpture Louise Bourgeois "The welcoming hands", granit et bronze, 1996. © The Easton Foundation.
Mandela, bien sûr.
Tu échoues à échouer. Ta main toujours s’impatiente. Elle a ce travail à faire. Ta main gauche. Ta tête toujours fourmille de ces insectes noirs qui descendent jusqu’à elle. Rends-toi ridicule, passe pour une girouette. Tant pis. Tu ne peux y échapper. Et ce n’est pas grave. Cet endroit d’enfermement n’a pas de mur, pas de porte. Tu n’as pas à t’en échapper. C’est ton endroit. Ton en-droit. Tout le reste, oui peut-être une prison. Mais le reste, qu’est-ce que c’est quand tu écris ? Rien. Rien qui étrangle ou oppresse. Rien qui surveille. Quand tu écris, tu vis. Tu échoues à échouer. Ça te brûle, ça te tord le ventre. C’est un désir puissant. Passe pour une girouette, tant pis. Une a raison. Écris ! Va écrire. Ce n’est pas un coup à parer. Ta main le sait. Sa voix brutale, c’est une caresse. Des dates pointées sur le calendrier. Sur chaque page du calendrier. Va écrire ! Tu es de l’océan. Tu iras et tu viendras invariablement. Au gré du temps. Les vagues douces ou cinglantes. Tu échoues à échouer. Depuis toujours. Il y a une constance dans cette inconstance. Un message. Seulement, ce qui s’écrit en toi malgré toi, tu ne l’as jamais entendu. Aujourd’hui, tu écoutes. Passe pour une girouette, tant pis. Tu écoutes. Tu penses à Mandela, bien sûr. Un simple nom offert à ton esprit par Une autre. Une clé qui déverrouille les portes que tu as refermées derrière toi. Elles ne sont faites que d’air. Ou bien n’ont jamais existé.
#Sans titre

Le drame c’est l’heure tardive et quoi l’amour ce qui reste de peau ce qui reste d’eau c’est juste assez de surface pour les coups les larmes d’après coups le beau mensonge de la poésie de l’amour avec son fil noir qui recoud l’air et c’est tout il faut recevoir dignement cette solitude promise depuis le début il faut la vouloir pour soi à soi en soi n’aimer qu’elle non pas se contenter de la savoir là prendre ce qu’elle donne écouter ce qu’elle dit et se taire comme il est écrit qu’on doit se taire à ce stade de la vie et quoi l’amour quoi l’amour ©Toni Frissell, "Fashion model underwater in dolphin tank, Marineland, Florida", 1939, tirage photographique. Toni Frissell Collection (Library of Congress), Washington.
