Apaisement par saccage

voyez cette fleur 
je l’ai coupée
puis disposée dans ce vase ornant la table basse
(deux inventions malheureuses)

voyez maintenant elle baigne dans une eau de la ville
poudrée de quelques grammes de sucre
pour que dure son malheur

une centaine de pas jusqu’à son champ
auraient suffi
chaque jour pour que je la voie

gîtant au milieu d’autres
sauvages

mais il fait trop chaud
il y a trop de vent
il y a trop d’insectes
et cette lumière…

moi si mélancolique
voyez j’ai besoin de beauté
tout près de mes yeux las
de mon corps vacillant
de mes énigmatiques jambes

moi si mélancolique
de n’être pas sauvage
d’avoir crû dans la chair
et non par le hasard
d’un transport de pollen

cette fleur arrachée
à sa pleine jeunesse
voyez maintenant 
comme elle me ressemble

Elsa Morante – Aracoeli

Il n’est en effet point de retour de l’Oubli, sinon à travers son jumeau, la Restitution. C’est dans cet autre fleuve, que l’on reboit les mémoires perdues ; mais comment s’assurer que ses eaux ne sont pas droguées, et polluées par des présages ou des séductions, des fabulations ou des leurres ?

Inventaire de naufrage – Inventory of ruins

Si tu allumes la radio
ils vont tous surgir là
et tu n’as pas assez de café
de pain 
de chaises 
pour tout le monde
tu n’as pas assez de sang 
d’os 
de chair
pour les réparer 
pas assez de dictionnaires Oxford
pour comprendre toutes leurs langues
pas assez de bras 
d’épaules 
d’estomac
d’yeux
tu n’as pas assez de lits
de coton hydrophile
de paracétamol
de manteaux d’hiver
d’arpents de jardin
pas assez de fleurs dans ton jardin
pas assez de draps
de savon
de jouets d’enfant
ils vont tous surgir dans ta cuisine
et la regarder comme le paradis
ils vont y faire ce qu’on y fait
mettre de l’eau à chauffer pour le thé
faire la liste des courses
lire le journal
croquer dans une pomme Story
en observant par la fenêtre les mésanges
qui cassent des graines dans la glycine
et dans les autres pièces 
ils y feront ce qu’on y fait
écouter une chanson en boucle
jouer de la musique
s’enlacer
dessiner d’après nature
caresser le chat
dormir avec le chien
s’épiler les sourcils
disposer un bouquet d’hortensias fantômes
dans un vase en verre soufflé
écrire de la poésie
discuter jusque tard dans la nuit
changer de vêtements
décoller le papier peint
faire les poussières
et tout ce qu’ils feront
les fera rire
et pleurer 
en même temps

toi tu ne l'entendras pas
ce silence
mon dieu
ce silence


If you turn on the radio
they will all appear here
and you don't have enough coffee
not enough bread 
not enough chairs 
for everyone
you don't have enough blood 
of bones
of flesh
to fix them 
not enough Oxford dictionaries
to understand all their languages
not enough arms 
of shoulders 
of stomach
of eyes
you don't have enough beds
not enough hydrophilic cotton
of paracetamol
of winter coats
of acres of garden
not enough flowers in your garden
not enough sheets
of soap
of children's toys
they will all appear in your kitchen
and will look at it like heaven
they will do what everybody do in it here
put water on for tea
make the shopping list
read the newspaper
bit into a apple
while watching through the window the chickadees
breaking seeds in the wisteria
and in the others rooms 
they will do what everybody do in it here
listen to a song in loop
play music
hug each other
sketch about nature
stroke the cat
sleep with the dog
pluck the eyebrows
arrange a bouquet of ghost hydrangeas
in a blown glass vase
write poetry
talk late into the night
change clothes
take down wallpaper
dusting
and everything they will do
will make them laugh
and cry 
at the same time

you won't hear it
this silence
my god
this silence

Verse, transposition de rêves

Un bruit entendu
durant ton sommeil léger
pas un cri d’animal
pas un volet qui claque
plus doux que ça

le battement d’une averse
toute proche et parfois lointaine

elle s’interrompt reprend
ici
là

verse pour qui se moque
du flétrissement

ensuite seulement pour qui est altéré

ou le contraire
ou au hasard

en palindrome
comme pour rêver

Paula Braz. Dans le miroir – l’île et la fleur

©Paula Braz
Sans coupure ! Depuis le fond des âges et jusqu’à la déchirure du temps.
Pensée à la verticale / cœur – ventre – peau – œil – terre - /
Lenteur des mains. Vertige de l’imaginaire. Vestige. Synchronisation parfaite.
Visible et invisible – tout le bazar en dedans / cerise ! Fleur – Rouge – Bleue -
Noire. Forcement. Après le possible et l’aube assombrie – Inimaginable 
retour /
Néant plein – œil vide – Des siècles se sont allés dans un décor improvisé -
Revenir au centre du cercle pour sortir au dehors – Émotion de la 
langue.
Sauvagerie profonde du songe qui continue pour ensevelir l’âme agitée.
Toi – Moi – Nous – Sous la couche la peine. Enfin ! On met le chemin 
sous les pieds.
Au profit de l’air – choses minuscules qui frappent le visage en rayons 
d’or.
Pour s’effacer enfin – revenir encore au champ libre de la dérision.
Sans coupure ! entrer dans un espace discontinu où déjà s’emmêlent les branches.
Saut de l’ange – la tête sous le drap - dans l’improbable à n’importe 
quel moment.
J’avais mal vu ! Compris. Ensuite et cetera – on ne revient pas à 
l’autre soi.
Pénombre découpée d’œil et de chair – sur le banc vide à côté du rosier.
L’escalier et la maison bleue. J’entends le murmure des larmes folles. Larmes.
À quelle heure je reviens ? Silence enragé. Sans transition.
Les yeux en sueur tentent un autre naufrage. Ne pouvant plus du feu et 
de la cendre.
Un autre incendie pour les choses humides. Fleuves souterrains d’encre – 
mine grise.
Cette profusion d’âme et de peau où le rêve nimbé fait volte-face sous 
la paupière.
Sans cadre – débris de lumière à même le sol. C’est la fin de l’histoire 
– au début.
Partir en exil pour l’île au-delà du cercle. Obstinément. 
Après l’ultime naufrage – l’absence.
Ensuite vient la suite – sur le rocher et la falaise – traces 
superposées du destin.
Tant pis. Voilà soudain que l’île n’est plus là. Pendant que tout meurt 
– la vie.
Fleur rouge sur page criblée de lettres. Langage abstrait pour la pensée 
et le doute.
De tous les futurs projetés, la tête se raidit bizarrement et revient 
aux lèvres closes.
D’Amour ou de Rien, la pensée dans le miroir absorbe son image la plus secrète.
Et commence déjà à être autre. Avec toutes les choses enfuies qui 
s’unissent pour en finir.
Là où s’unissent les regards quand ils ne regardent plus.
Quand cesse l’éternité et la parole incommunicable dans l’espace où elle tombe. L’Infini.
Dans la fleur, l’île. Rouge – Bleu – Noire. Forcement.
Pour tomber en dedans de je-ne-sais-où. La pensée dévore le corps 
et l’obscur alignement.

Ultime échappatoire d'un langage fermé. Revenir à la sensation.
-  Sans coupure !


 L'ordre inversé des choses  Le site de Paula Braz

La maison d’entre

De ces froidures qui nourrissent la suite
mais de savoir ce qu’il y a sous la neige
quand moi chaque hiver
j’en oublie le printemps*
…

si tes yeux se déjettent
si tes mains à la hâte se placent devant eux
malgré tout tu vois qui ne se montre plus

tout le reste oublié

cette odeur de café
qui semblait pourtant se moquer de tout

la haute maison que ta mémoire a démeublée
ses ajours ne donnent plus sur rien

et Lui jamais même entrevu
Il manque de force pour faire le temps de tes journées

mais toujours tu vois qui ne se montre plus

toujours tu fixes l'heure heureuse
avec un clou tordu
sur un mur qui se trouvait là
et ne s’y trouve plus


*Caroline Dufour

Barbara Auzou. Fugacité CXXXIV

Un astre se souvient encore sans amertume de l’escale passagère de ces enfants aériens conviés à la vie sous un ciel d’étoiles posthumes

Sans livre de bord combien le front haut cabré et criblé de lunes furent blessés d’être devenus des hommes

Et épuisèrent leur souffle à ras de de sable sur les roseaux courts de leur vie qui ne leur rendit rien de l’énigme première ?

Barbara Auzou

Crédit Photo ©Julie

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