À 14h45 Dans la chambre bleue, Il y en a un qui est fait de poils, Deux qui sont faits de peau, Un qui est fait de plumes. Parmi eux, trois dorment, Un écrit. Lequel écrit ? — Poils, peau, plumes… Poils, peau, plumes… Plume ! — Eh non. — Pas poils, quand même ? — Non plus. — Peau ? — Bravo ! — Laquelle des deux peaux ? — Celle qui a une plume… — Bien sûr, c'est logique. — … et qui est à poil. — Tu es bête ! — Un peu, du coup.
Ne rien rester, ni partir.
Ce que je veux au fond C'est rester Avec rien Avec peu De l'encre Des paroles De la salive passant d'une bouche à l'autre Des ongles noircis par la terre remuée Autour d'une graine enterrée Pour qu'elle vive Des volets s'ouvrant sur une dormeuse Qui remontant la nuit sur elle Efface le jour qui vient Au fond ce que je veux C'est ne rien rester ni partir
Ultraterrestre
Mes prières inhabitées Montaient montaient Montaient Au delà de montagnes Pas plus hautes que mes essoufflements Puis retombaient Dans la pénombre d'une face cachée Qui broie Tout espoir d'une terre sans objets Comment pouvais-je vivre sans être Comment le pouvons-nous Et pourquoi laisser faire Mes prières à présent Accueillent le silence Comme hôte évident Elles ne sont plus prières mais menaces Puis chant Pas de pardon ? Tant pis Pas de pardon pas de pardonnés Mais des montagnes hautes Des neiges éternelles Des morts strictement naturelles Des danses pour qu'il pleuve Des cuisses écartées par leur propre désir
Lunch Poem *20
Celle-là s’enfonce à la nuit tombée Pour plus d’obscurité encore Dans les corridors étroits Des bâtisses éloignées De Park et de Broadway Celle-là tire avec son arme de poing Sur les enseignes au néon Sur les figures peintes et sur le reflet de sa tempe Celle-là s'endort sur des planches fendues par ses soins Qui laissent sur sa peau une odeur boisée Et des taches de sang Celle-là voit dans l’eau chlorée des fontaines Et putrescente des fleuves L’ombre de ses sœurs défuntes Leurs yeux percés et leurs bouches pâles Celle-là entend la plainte du jour qui s’effondre Et sur les esplanades Clame comme ça Du matin jusqu’au soir Vous êtes ici sur la planète rouge
Christmas Cottage 871 7th Avenue

Une femme s’arrête à hauteur de Wyatt Dumond qui musarde devant la vitrine de Christmas Cottage.
— Je déteste les fêtes de Noël dit Wyatt, regrettant aussitôt d’avoir abordé la passante avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.
— Moi aussi lui répond-elle, contre toute attente. C’est tous les ans la même chose…
— Les boules géantes sur la Cinquième…
— Sur la Sixième.
— Pardon ?
— Les boules, elles se trouvent sur la Sixième Avenue, en face de l’Exxon building.
— Vous avez raison… Et le sapin du Rockefeller ? Pour ma part, j’en peux plus de ce foutu sapin.
— À chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans une des forêts du Vermont.
— Cette année, ils l’ont abattu dans le Connecticut, précise Wyatt.
— Dit comme ça, ça fout un sacré coup à l’esprit de Noël.
— Prométhée perd de sa superbe sous ce géant de trente mètres, poursuit-il sans relever.
— Oui ! On dirait même qu’il cherche à fuir… Elle n’est pas cohérente cette situation pour un Titan.
— C’est humiliant pour lui.
— Je le pense aussi.
…
— Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leurs cloches diaboliques, reprend Wyatt.
— Les soldats de l’Armée du Salut n’agitent rien de diabolique.
— Oui, enfin…
— J’en suis presque sûre.
— Si vous le dites… Vous êtes croyante ?
— Superstitieuse.
— Moi aussi je suis superstitieux… Et croyant.
— Ça fait beaucoup, non ?
— Ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste quelques moments de liberté dans la journée.
Ils rient et marquent un silence, puis la femme dit :
— Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année…. Et il m’a donné des crayons de couleur.
— Vous avez rendu visite au Père Noël ? s’étonne Wyatt.
— J’y vais tous les ans avec mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.
— Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio… Si ça tenait qu’à moi, je m’éviterais bien toute cette mascarade.
— On est d’accord… Ce n’est même pas le vrai Père Noël.
— Exact ! Cette année, je lui ai trouvé un accent portoricain très prononcé.
— Je l’ai remarqué aussi.
Un nouveau silence.
— La dernière fois que je me suis assis sur ses genoux, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre son imposante poitrine à lui énoncer ma liste de vœux quand j’ai croisé le regard de mon père. Un terrible regard désapprobateur qui m’a glacé le sang. Alors l’année d’après, je lui ai fait savoir que je ne croyais plus au Père Noël. Il m’a simplement répondu : « Il était temps, fiston. »
— C’est dur de devoir mentir.
— Oui, répond Wyatt pensivement. C’est très dur.
Après quoi, la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et passe son chemin.
Cesser
Je voudrais au silence opposer pire encore Un bâillon qui serrerait aussi ma gorge Et mes seins et mon ventre Je voudrais que le silence s'étonne De s'être trompé à ce point Sur l'ampleur de sa force Je voudrais me taire si loin en moi Faire tempête de glace Ne plus voir Ne plus entendre dans le noir Ne plus voir le noir Je voudrais au silence opposer mon silence Et qu'ils se battent à mort Que ma main gauche s'affaisse une bonne fois pour toutes
Poème domestique *9
Le poème qui tombe dans l'oubli N'est pas blessé, Pas dépaysé, Pas surpris. Le poète qui tombe dans l'oubli, Eh bien, si.
Guerrière

Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi
Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire
Fatou Diome. Le ventre de l’Atlantique

Partir, c’est mourir d’absence. On revient, certes, mais on revient autre. Au retour, on cherche, mais on ne retrouve jamais ceux qu’on a quittés. La larme à l’œil, on se résigne à constater que les masques qu’on leur avait taillés ne s’ajustent plus.

