Mauvaise herbe

T’ai-je jamais appelé ainsi
Ma chère amie
Ai-je jamais éprouvé pour toi
La moindre tendresse
Non au lieu de ça
J’ai pointé tes faiblesses
Exposé tes erreurs
Obligé ton enfant
À me suivre partout
Si c’était à refaire ?
Oh lui lâcher la main
Le plus vite possible
Et courir
Courir loin d’elle
Loin de l’adolescente
Et de la jeune femme
Courir jusqu’à moi
Ma chère amie
Cette femme vieillissante
À la sagesse effondrée
À l’effondrement sage
Courir jusqu’à moi
Et tout me pardonner
Et ne rien pardonner
Et tanguer
Ma chère amie
Tanguer sur la terre
Comme en plein océan
Et croître comme le lierre
Admirable mauvaise herbe
Qui recouvre les ruines

Carpere

Oh je le sais
Ecrire ne sert à rien
Et je suis là pourtant
Cherchant dans le dédale
Le fil de ma pensée
Arborant l’air buté
Propre à l’affamé
Qui s’improvise cueilleur
Ecrire est aussi vain
Que de croire
La faim se satisfaire
De quelques baies glanées
Et je suis là pourtant
Et tant d’autres sont ainsi
Cheminant dans leur tête
Où le monde est entré
Nu
Volontairement muet
Se brisant comme du verre
Aussitôt l’œil passé

Le conte de la muse du Poitín

  On raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir à Dieu, au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés mystérieuses. Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme. Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leurs mouvements deviennent les objets qui illustrent le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval, Saint Patrick en personne. Des blagues à tabac traînent au fond du manteau humide des conteurs, mais jamais leur flasque ne contient de Poitín. Car Dieu les préserve d’aller quérir leur inspiration dans les vapeurs de cet alcool. Car là se trouve une muse qu’il est dangereux de déloger. Mais aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.
Ce soir-là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge, il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.
« Il était une fois, commença le conteur, l’histoire vraie si l’on y croit, de Molly Callaghan, d’un miracle qui ne fut pas accompli par Dieu et d’un feu qui ne fut pas attisé par le Diable. »
Ce n’était pas là le récit de la Chaussée des Géants, mais Baile n’était plus maître des mots qui traversaient ses lèvres. La muse du Poitín avait envouté son âme et s’exprimait par sa voix.
« On découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête, poursuivit le conteur. Le nourrisson gisait au milieu d’algues emmêlées, de bois flotté et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs aînés.
La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard, il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon.
Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant, assise dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père adoptif, alimentait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs élucubrations faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.
Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. De peur qu’on la lapide, ses parents ne la menèrent plus au village.
Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Des temps difficiles s’annonçaient, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.
Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. D’un geste timide, elle les invita à entrer. Pétrifiés, ils s’exécutèrent en silence, de crainte que le diable dirige cette maison. Lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, Molly pria ses parents de la suivre au dehors et referma la porte sur les villageois médusés. Et, croyez-le ou non, cette bâtisse de granit s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.
Molly et ses parents coururent jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. Ils prirent un peu de repos sur la grève.
— Ce n’est pas moi qui ai fait ça, dit l’enfant à ses parents. Ce feu, ils le portaient en eux.
— Je le sais, lui répondit son père. Tout comme tu portes tes jambes en toi.
— Je n’ai fait que nous sauver la vie, dit-elle d’une voix blanche.
Puis, elle pointa l’océan du doigt. Malgré les supplications déchirantes de son père et de sa mère qui avaient compris ses intentions, elle se dégagea de leurs étreintes et s’enfonça dans l’onde jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de vivre, car c’était là son élément. Ainsi naissent les sirènes. Filles maudites de la terre, déesses maritimes. »
Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tut définitivement, non sans avoir entendu s’avancer vers lui le death coach. C’est ainsi que depuis toujours la muse du Poitín agit, afin que l’histoire qu’elle narre par la bouche du conteur disparaisse à jamais. Car qui serait assez imprudent pour la conter à nouveau ? Assez téméraire pour l’entendre à nouveau ?

Ce qui se perd

Le temps qui nous reste
Allégé des minutes perdues
Par la retenue de nos mains
Jamais publiquement enlacées
Allégé des silences d’autan
Asséchant la clepsydre
Et des rêves scellés
Dans l’ambre de l’ennui

Ce temps-là
Étrangement délivré
De ce qui n’a pas été
Celui-là
Nous l’aimons

Omettre le cosmos

En hiver 
L’arbre mort
Semble vivant
Parmi
Les arbres vifs
Qui semblent morts

En avril
Je songe :
L’hiver s’est épris
De cet arbre-là
Et ne peut le quitter

Virginia Woolf. Mrs Dalloway

Cela avait-il la moindre importance, se demandait-elle en se dirigeant vers Bond Street, cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesser d’exister pour de bon ; le fait que tout cela continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait, Peter survivrait, ils vivraient l’un dans l’autre, elle survivrait, elle en était convaincue, dans les arbres de chez elle ; dans la maison, si laide, si délabrée qu’elle fût ; dans des gens qu’elle n’avait jamais connus ; elle s’étendrait comme une brume entre les gens qu’elle connaissait le mieux, qui la soulèveraient sur leurs branches comme elle avait vu les arbres soulever la brume, mais cela s’étendait loin, si loin, sa vie, elle-même.

Comme la pierre

Dans ce qui a été
S’il y avait un moment
Qui restait en l’état
Et à portée de main
Comme la pierre
Dont l’étendue d’une vie
Ne peut saisir l’usure

Peut-être
Saurions-nous enfin
Quelque chose sur la mort

Come full circle

Je me tais
Et j’écris :
Aujourd’hui
Enroulé sur lui-même
Dévale l’avenir
À la manière d’une roue déboitée
De véhicule accidenté
Des hommes le poursuivent
Délaissant la tragédie
Immobile
Au profit d’un mouvement
Aussi hasardeux soit-il
C’est ainsi
Il faut que ça bouge
Que ça ait l’air de fuir
L’air de partir ailleurs
Ou d’arriver ici
Pour que la main
Arme première
Empêche le déplacement
Ou le décide.
Je me tais
J’écris et devrais effacer
Ce que j’écris
La pensée ?
Un canot que l’on perce
Avant la mise à l’eau
J’écris :
Aujourd’hui
Esclave de sa forme sphérique
Dévale une route pentue
Sans pouvoir s’arrêter.
Et je n’efface pas
Il y a du temps
Enfermé là

Un ravissement

Toutes les fois où ma pensée se tait
Et que je crois mourir
Rongée par la migraine
Celle-ci toujours épiant l’heure
Où la grève se vide
Toutes ces fois
Où je n’écris rien
Suffocant sous le ciel cendré
D’une forêt en flamme
Malgré tout je reste là
Les tempes piétinées
Par les sabots piquants
De grands cerfs affolés
Chaque coup
Qu’ils me portent
Et je ne m’en protège pas
Ou si peu
Me ravit une minute
Accomplie ou restante

La main du voleur (Je veux dire de l’oiseau)

Il faut tenir
Retenir
Cris
Colère
Chaque jour
Tenir
Une main invisible
Et la lâcher
La lâcher pour se donner
Une idée de la chute
La rattraper de justesse
Est-ce elle qui rattrape ?
Une réaction conjointe
Des battements semblables
De peur
Ou d’envie
La chute n’est pas mortelle
Après tout
C’est le sol qui tue
Il faut tenir
Tenir tenir
Retenir
Larmes
Vagues
En particulier les vagues
Allers retours
Va ! Reviens !
Il faut pour vivre
Marcher beaucoup
Sans mouvement de jambes
Même sans jambes du tout
Marcher vers
Marcher pour
Rarement on marche
Les mains vides
Il faut tenir
À quelqu’un
Par-dessus tout
Ça ?
C’est le pire de tout
Seule affirmé-je
Seule
Rien ne me retiendrait
De voler
Et là le ciel
De se mettre à rire

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