Chaque jour est blessure
Et cicatrice du jour d’avant
Le dernier reste à vif
M Train. Patti Smith

Ce n’est pas facile d’écrire sur rien.
J’entends le timbre de la voix traînante et autoritaire du cow-boy. Je gribouille sa formule sur ma serviette en papier. Comment un type peut-il vous enquiquiner en rêve et avoir ensuite le culot de revenir à la charge ? J’éprouve le besoin de le contredire, pas seulement par une simple répartie, mais en passant en l’action. Je baisse la tête, contemple mes mains. Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.
Passagère
Là, alors que je prends plaisir
À me dire passagère
Au sens d’être moi-même
Un mal guérissable
Là, dans ce voyage
Où les paysages froids
S’enroulent autour
De mes mouvements de tête
Là, quand rarement
L’espoir jouissant
D’une aube sans chasse
Meurt de sa propre mort
J’ai beau être véloce
Mon regard plus vorace
Que mes pas
Toujours empile ses prises
Là, dans l’Heure
Vain poète
Fiché sur un siège de ronces
Il attend
Il attend
L’encre se fabrique
La plume
La feuille blanche
Sang
Lame
Linceul
Il attend la tragédie
Quand elle survient
Il écrit
Il écrit
Et rien ne bouge
Sauf le vent
Qui expulse
De la bouche
Des martyres
Son inspiration
La mécanique de l’heure
L’heure du départ approche
À grand bruit
Sous peu les pistons temporels
Perceront nos poitrines
Accélèreront nos cœurs
La mécanique assourdissante
De l’heure
Pilonnera nos âmes
Empêchant nos voix de porter
Nos paroles ultimes
Enfin nous nous jetterons dans
Les flots tourmentés
De nos océans pupillaires
Conversation avec un fantôme de ce monde
Tu es cet homme qui descend
Il n’y a rien que je puisse faire
Contre le vent qui te pousse
Regarder les dégâts
Vivant ou mort ?
Me le demander
Me le demander
En adaptant ma voix à la réponse désirée
Tu es cet homme qui descend
Vers le port
Quel port supporte que tu fasses cela
De lui
De nous tous
Crois-tu cela réel ?
Le bâtiment et le brouillard et les deux mêlés
Et le béton ravagé
Ravagé
Cela te parle
Toi tu ne parles pas
N’écoutes que tes pas
Tu es cet homme qui descend
Une chute est prévue tu penses cela
Une chute est prévue à telle heure
Courons la voir
Préparons-nous à maudire les mètres qui nous en séparent
Une chute répètes-tu avec une frénésie d’enfant
Les mètres
L’air
Le cœur
Je ne peux rien contre le vent
Tu es cet homme qui descend
Cet homme de bois
La cendre tu n’y penses pas
Tu dis : le feu, quoi le feu ?
Tu dis : Te parler ? Non !
La cendre tu n’y penses pas
Hier
Un pas
Ça suffit comme ça
Souffrir tu comprends
Ça prend tout mon temps
Hier un pas
Et cætera
Tu es cet homme qui descend
Qui parle aux murs
Aux matières transformées
Souffrir tu comprends ?
Oui Non
La ville tu comprends ?
Oui
La ville nue ?
Non
Tu es cet homme qui descend
Vers l’ancien port
L’ancienne vie
Connais pas !
Aujourd’hui et maintenant
Une pensée tue l’autre
C’est comme ça
Qu’est-ce que j’y peux
Mon reflet ne ment pas
Si tu ne mens pas
Laisse-moi mourir
S’il te plait
S’il te plait
J’y arrive en marchant
Hier un pas
Hier un pas
Et cætera
Lunch Poem *10
Ne rien faire, penser comme en hiver.
Dans le parc regarder le manège clos tourner.
Ne rien faire. Ne pas s’en faire.
Se souvenir de quelque chose.
Un objet.
Le tenir dans la main.
Le serrer.
Une pierre.
Ramassée dans l’allée.
Une pierre tenue toute une journée.
Le manège tourne.
S’attarder.
Des enfants sur des chevaux vivants.
Ce qui compte c’est ce qu’ils pensent.
Des chevaux vivants,
Une prairie,
Une ville bâtie près de mines aurifères.
Antiques sépultures indiennes.
Des enfants portant l’étoile du shérif
En place de leur blason scolaire.
Ne rien faire, poursuivre.
Retourner dans le tunnel.
Dépasser l’assassin.
Une jambe repliée contre la paroi,
Il tient un livre de prière.
La part de Dieu, dit-il quand je le croise.
Il le répète après que je me suis éloignée
La part des hommes, dit-il quand je rebrousse chemin.
Ne pas s’en faire. Penser comme en hiver.
La lumière fait un arc de cercle
À la sortie de la galerie.
Le manège.
La pierre dans ma main.
Les enfants délaissent leur monture.
Se débarrassent de la poussière de la prairie.
Voler leurs regards.
Traverser,
Contempler leur monde parfait.
Ne pas s’en faire.
Penser comme en hiver.
Fermer les yeux.
Dans le tunnel un bruit de pages déchirées.
L’assassin assassine.
Une pierre.
Tenue toute une journée dans le creux de la main.
Le bord tranchant serré.
Par erreur.
Serrer le bord tranchant des prières par erreur.
James Baldwin. La chambre de Giovanni

Je me souviens que, dans cette chambre, j’avais l’impression de vivre sous la mer ; le temps passait au-dessus de nous, indifférent, les heures et les jours ne voulaient rien dire. Au commencement, notre vie à deux était faite d’une joie. Sous-jacente à la joie, bien sûr, était l’angoisse, et sous l’étonnement la peur ; mais elle ne nous tourmentèrent pas dès le commencement, pas avant que nos glorieux débuts aient pris un goût de fiel. Alors l’angoisse et la peur devinrent la surface sur laquelle nous glissions et dérapions, perdant avec notre équilibre toute dignité et toute fierté.
Vipère
J’ai soulevé la pierre
Et la vie a filé
Et j’ai filé aussi
Avant ça elle dormait
Moi aussi je dormais
Ignorant que
C’était ça le danger
Mon père s’est écarté
Ce qu’il ne pouvait plus faire
Être là debout
Au milieu d’un chemin
Dans sa veste chasseur
À s’écarter pour
Me laisser passer
Je détalais
Mettais de la distance
Entre la vie et moi
Ignorant qu’elle
Ne court jamais
Après personne
Mais je savais ça
Son contact mortel
À dix ans et
Déjà des poussières


