Dans le ciel de janvier
Dont il faut fendre le métal
Pour faire couler un peu de jour
Les arbres peuplés de feuilles affamées
Semblent porter l’hiver
À bout de branches
Comme un quidam
À bout de bras
Le cadavre d’un frère
Ou n’importe quelle autre
Merveille éteinte
Ils semblent savoir
Faire ce qu’il faut
Savoir
Absolument tout sur tout
À l’inverse de moi
Qui ne fais que croire
En mon savoir
Qui ne fais que rarement
Ce qu’il faut
Ils semblent me le dire
Lorsqu’ils retiennent
Ce qu’ils peuvent de l’hiver
Hors de la terre peuplée
D’hommes furieux
Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan

Il pria : Je vous en prie, accordez à Yvonne son rêve d’une vie nouvelle avec moi – je vous en prie, laissez-moi croire que tout cela n’est pas une abominable duperie de moi-même – je vous en prie, laissez-moi la rendre heureuse, délivrez-moi de cette effrayante tyrannie de moi. Je suis tombé bas. Faites-moi tomber encore plus bas, que je puisse connaître la vérité. Apprenez-moi à aimer de nouveau, à aimer la vie.
Nathalie Sarraute. Les fruits d’Or

Mais les romanciers choisissent n’importe quoi… au petit bonheur… Un geste qu’ils ont remarqué, qui pouvait signifier n’importe quoi, ils le prennent et ils se disent: tiens, ça fera bien, voila ce qu’il me faut, ça ira là… Un geste quelconque, qu’ils ont retenu… Le ton assuré de l’écrivain. On est obnubilé… On pense que lui, il sait. Et on dit: mais comme c’est vrai. Et on le retrouve dans la vie. Bien sûr qu’on l’y retrouve, puisqu’on l’y a mis… puisque l’on voit la vie à travers les romans… Il y a des gens marqués pour toujours par ces vérités là.
Négatif
L’écrit sur la page
C’est le blanc
Autant que le noir
Et c’est le blanc
Qui m’attire
Le noir
– Matériau de la passerelle
Que je tends
Au-dessus du vide –
Il m’arrive
De ne pas l’aimer
Envers et contre tout
Ma liberté je la trouve là
Entre les quatre murs
De cet amour coriace
Cependant apeuré
Par sa propre lumière
Cet amour qui s’affole
Se débat
Veut sortir de là
Respirer
Mourir
Mourir ah ça oui
Souvent
Il tente d’en finir
Vivre c’est attendre la mort
Dit-il
Et ça je ne peux pas
Ma liberté je la trouve là
Dans le cercle parfait
Formé par la détresse
Où marcher signifie
Te rejoindre
Dans ma tête
Je suis nue dans le lieu
Où m'enferme l’ennui
Nue sous une pluie
D’images déchirées
Jean Genet. Recueil La Parade
I
TRANSPARENT voyageur des vitres du hallier
Par la route du sang revenu dans ma bouche
Les doigts chargés de lune et le pas éveillé
J’entends battre le soir endormi sur ma couche.
II
VOTRE ÂME est de retour des confins de moi-même
Prisonnière d’un ciel aux paresseux chemins
Ou dormait simplement dans le creux d’un poème
Une nuit de voleur sous le ciel de ma main.
Le condamné à mort et autres poèmes suivi du Le funambule NRF Poésie/Gallimard
Le conte de l’oiseau mort qui cesse de mourir
Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Malloney Dickson, d’Abigail Cordell et de Walt l’oiseau mort (aussi mort qu’on peut l’être) qui cesse de mourir parce qu’il y a des choses plus importantes à faire parfois.
Lorsqu’il découvre l’oiseau mort, gisant sur la terre du Mall, Malloney Dickson décide de lui trouver un endroit confortable approprié à sa condition. Un petit trou qu’il creusera au pied d’un arbre et recouvrira de terre et de feuilles. Et pourquoi pas d’une pierre plate, s’il en trouve une, sur laquelle il gravera la date de ce jour. Mais il fera ça plus tard. Pour l’instant, il ne peut se résoudre à se séparer de l’oiseau. Il n’est pas si fréquent de pouvoir en observer un de près. Lorsqu’il lui souffle sur le ventre, Malloney aperçoit une parcelle de chair encore rose. Ça l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer. Après avoir rejoint son banc habituel, il lui cherche un prénom. Finalement, se décide pour Walt. Comme Walt Whitman son poète favori, dont le recueil « Feuilles d’Herbe » traîne au fond de son sac. Chez tous ni plus ni moins c’est moi que je vois, le bien, le mal que je dis de moi, je le dis d’eux… Je suis immortel, ça je le sais.
— Tu es immortel, ça je le sais, chuchote Malloney à Walt, en l’embrassant sur la tête.
— Après tout, ça ne coûte rien, dit Abigail Cordell qui, comme tous les jours, s’est assise à ses côtés et trouve là, enfin, une occasion de l’aborder.
Il ne lui répond pas, mais lui lance un de ces regards noirs dont il a le secret. Elle ne s’en formalise pas et s’approche timidement pour caresser la tête de Walt. Ses gestes sont malhabiles à cause du trouble qu’elle éprouve en présence de Malloney. Elle donne un baiser tremblant à l’oiseau avant de dire à son tour : « Tu es immortel, ça je le sais. » Après tout, pourquoi pas ? C’est une phrase agréable à prononcer.
Des larmes se mettent à couler passivement le long des joues de Malloney à cause de l’irrémédiable évidence que la poésie est sans pouvoir. Il les essuie d’un revers de manche en espérant qu’Abigail ne les ait pas vues. Mais elles coulent aussi sur son visage à elle, à cause de la même irrémédiable évidence.
C’est alors que Walt cesse de mourir. Je n’en dirai pas plus, car je n’en sais pas plus. Entendons-nous bien, l’oiseau ne revient pas du pays des morts. Les morts ne vivent pas (si je peux dire) tous au même endroit. Ce n’est pas si bien organisé. Il cesse de mourir, voilà tout. Un peu sonné quand même, il volette jusqu’au sol, remet de l’ordre dans son plumage méchamment en désordre avant de s’envoler vers une nuée de moineaux qui tournoie autour des grands arbres.
Malloney regarde sa main vide. Abigail la regarde aussi.
— Il devait simplement être assommé, suggère-t-elle du bout des lèvres.
— Il était raide mort ! Malloney lui répond.
— C’est vrai, aussi mort qu’on peut l’être, dit-elle pensivement, en hochant la tête d’une étrange manière.
Ils restent un moment silencieux. À cause des hypothèses farfelues qui leur traversent l’esprit, que chacun préfère garder pour soi.
Enfin, Abigail met sa main dans celle de Malloney. Pour combler le vide laissé par Walt et parce qu’elle en a envie depuis longtemps. Il constate que la main ne pèse pas plus lourd que l’oiseau. Que ses os sont aussi fins et sa chair l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer.
— Tu es immortelle, ça je le sais, dit-il, car, à l’évidence, les mots du poète possèdent des pouvoirs.
— Tu es immortel, ça je le sais, dit-elle pour s’en convaincre.
Et si le jour passe, ce n’est pas à sa façon habituelle.
Par ma seule présence
Sont-ils ce que j’en fais
Sont-ils ce qu’ils étaient
Résidus mémoriels
Sentiments
Fantômes
Entremêlés
Ne ressemblant à rien
Me traversant trop vite
Pour que je m’en saisisse
Sont-ils retenus
Malgré eux
Malgré moi je le jure
Dans ma tête encombrée
Sont-ils ce qui me fait
Seraient-ils sans moi
Ailleurs
Seraient-ils autres
Seraient-ils seulement
Sont-ils moi
S’ils le sont
Est-ce cela ma vie
Une solitude hantée
Par ma seule présence


