L'autre Agrippé Hélé Happé Ricoché À la surface de l’œil L'autre soi L'autre autre Tous deux fendus Sans division L'autre appris de soi-même L'autre mesure Et du vide et de la distance L'autre soi Ennemi de l'ami Ennemi de l'ennemi L'autre Hélé Happé Ricoché À la surface du temps De la peau et des os Cognant ce qui se voit Avec ce qui ne se voit pas Avec ce que la mort prend L'autre sait La mort prend tout Laisse tout Un autre trouve Ou ne trouve pas Ce qui demeure Après soi Un autre Un autre Est toujours là
À l’instant
Rien sans doute rien qui se retienne Rien qui ne s'oxyde pas Qui résiste Rien de fort malgré les mots forts Les métaux forts Rien dans le silence Dans le bruit Pas plus que la membrane d'un désir Qui vibre Rien sans doute rien qui s'éternise Rien qui se joue de la mort Qui nous retienne Qui résiste Main dans la main Joie et mélancolie Tels des amants qui s'aiment pour l'instant Rien qui efface l'instant
Poème domestique *10
À 14h45 Dans la chambre bleue, Il y en a un qui est fait de poils, Deux qui sont faits de peau, Un qui est fait de plumes. Parmi eux, trois dorment, Un écrit. Lequel écrit ? — Poils, peau, plumes… Poils, peau, plumes… Plume ! — Eh non. — Pas poils, quand même ? — Non plus. — Peau ? — Bravo ! — Laquelle des deux peaux ? — Celle qui a une plume… — Bien sûr, c'est logique. — … et qui est à poil. — Tu es bête ! — Un peu, du coup.
Ne rien rester, ni partir.
Ce que je veux au fond C'est rester Avec rien Avec peu De l'encre Des paroles De la salive passant d'une bouche à l'autre Des ongles noircis par la terre remuée Autour d'une graine enterrée Pour qu'elle vive Des volets s'ouvrant sur une dormeuse Qui remontant la nuit sur elle Efface le jour qui vient Au fond ce que je veux C'est ne rien rester ni partir
Ultraterrestre
Mes prières inhabitées Montaient montaient Montaient Au delà de montagnes Pas plus hautes que mes essoufflements Puis retombaient Dans la pénombre d'une face cachée Qui broie Tout espoir d'une terre sans objets Comment pouvais-je vivre sans être Comment le pouvons-nous Et pourquoi laisser faire Mes prières à présent Accueillent le silence Comme hôte évident Elles ne sont plus prières mais menaces Puis chant Pas de pardon ? Tant pis Pas de pardon pas de pardonnés Mais des montagnes hautes Des neiges éternelles Des morts strictement naturelles Des danses pour qu'il pleuve Des cuisses écartées par leur propre désir
Lunch Poem *20
Celle-là s’enfonce à la nuit tombée Pour plus d’obscurité encore Dans les corridors étroits Des bâtisses éloignées De Park et de Broadway Celle-là tire avec son arme de poing Sur les enseignes au néon Sur les figures peintes et sur le reflet de sa tempe Celle-là s'endort sur des planches fendues par ses soins Qui laissent sur sa peau une odeur boisée Et des taches de sang Celle-là voit dans l’eau chlorée des fontaines Et putrescente des fleuves L’ombre de ses sœurs défuntes Leurs yeux percés et leurs bouches pâles Celle-là entend la plainte du jour qui s’effondre Et sur les esplanades Clame comme ça Du matin jusqu’au soir Vous êtes ici sur la planète rouge
Cesser
Je voudrais au silence opposer pire encore Un bâillon qui serrerait aussi ma gorge Et mes seins et mon ventre Je voudrais que le silence s'étonne De s'être trompé à ce point Sur l'ampleur de sa force Je voudrais me taire si loin en moi Faire tempête de glace Ne plus voir Ne plus entendre dans le noir Ne plus voir le noir Je voudrais au silence opposer mon silence Et qu'ils se battent à mort Que ma main gauche s'affaisse une bonne fois pour toutes
Guerrière

Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi
Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire
Rendez-vous au Grand Jamais
Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

