À perte de vue

L’être qui vole voit
Car le vol est regard
 
De grands yeux cillant
Déplacent ce bout de ciel-ci
Jusqu’à ce bout de ciel-là
Et ça donne
Ce que ça donne

Frassino

Puis j’entendrai derrière moi
Le fracas d’un arbre qui se déracine
La terre tremblant sous mes pieds
Puis plus rien
Je piquerai le bout de mon doigt
À la pointe étrécie du chemin
Pour empourprer l’azur
Avec une goutte de sang
Hélas vite diluée
Dans le gris majoritaire
Je serai une enfant
Mais
Le souvenir d’un corps las
Freinera mes élans
Un autre arbre se déracinera
Et un autre encore
Sans raison apparente
L’idée qu’ils se suicident
Me traversera l’esprit
Après tout pourquoi pas
Puis quelques pas plus loin
Je serai une vieille femme
Mais le souvenir d’un corps ardent
Freinera ma prudence
Plus rien n’aura d’aspect
À cause de la nuit noire
Je distinguerai les espèces
Au bruissement
De leurs ramées
De nouveaux arbres chuteront
Parmi lesquels mon frêne
Puis atteignant la pointe du chemin
Je peinerai à me tenir debout
Dans le triangle étroit de la perspective
N’y parvenant pas
Je m’allongerai
Puis enfin délivrée
De mes pensées nocives
Qui auront empruntées
Une voie différente
Je m’endormirai
En serrant dans ma main
Quelques langues d’oiseau
Ramassées près du frêne

Nathalie Sarraute.Enfance

Il n’y a plus en moi comme avant, comme en tous les autres, les vrais enfants, ces eaux vives, rapides, limpides, pareilles à celles des rivières de montagne, de torrents, mais les eaux stagnantes, bourbeuses, polluées des étangs… Celles qui attirent les moustiques.

Bello ac pace

Mon amour est une guerre 
Envers à peu près tout
Envers moi-même 
Des semblables parfois
Et toi probablement
Envers mes brutales presciences
Qui éventent les pièces chaudes
Avec un drap de deuil
Envers la raison 
Et sa manie du nivellement
Une guerre 
Qui ne nous tuera pas
Mais nous verra mourir
Quand seront épuisés
Les battements et les souffles
Réservés pour plus tard
À notre commencement

Mécanique de l’inertie

— Retourne-toi discrètement
Et dirige ton regard
Ne le laisse pas décider seul
Du trajet à prendre
Que tes mains se tiennent prêtes
À tirer les rideaux
Qui s’ouvriront brusquement
Sur des scènes pénibles
Avant tout demande-toi
Si ça en vaut la peine
Ou mieux
À quoi ça sert
De gâcher un jour nouveau
Avec des heures abolies ?
Oh et puis
J’entends d’ici
Ta réplique plaintive
Qui peut faire autrement ?
 — Non tu te trompes
En vérité je me demande
C’est où ici ?

Trompe la mort !

Il faut aimer
Même si l’on sait
Que l’amour est mortel
Il faut aimer pour ça
Chérir cette mort
Alors qu’encore dupe
Elle se pense tout autre
Se pavane dans son corps tout neuf
Marche les yeux bandés
Sur le bord des corniches
Il faut aimer
Tandis qu’elle commence à comprendre
– A force de croiser ses semblables
Et de s’en attendrir –
Le sort qui l’attend

Nein, das tust du nicht*

Si, je le ferai*
Déciderai
De l’heure et de la manière
Mes yeux m’aviseront en premier
Qu’il est temps
Puis mes mains
Qui frôlant une écorce
Ou le crépi d’un mur
N’auront qu’un reflexe
Me serrer la gorge
Non, tu ne feras pas ça*
L’heure ne sera jamais
Noire à ce point
Il y aura des choses nouvelles
Qui ne te rappelleront aucun lieu
Aucun être
Un poème que tu n’auras pas lu
De longs moments
Où la transparence
Et la lumière
T’occuperont l’esprit
Toi-même écriras sans doute
Un vers ou deux
Que tu ne conserveras pas
Mais diras à voix haute
Lors de tes promenades
Au bord de la falaise


*Phrases empruntées à Nathalie Sarraute dans « enfance »

Divagation crépusculaire

Quelques verbes sauvages
Se risquèrent dans le jardin
Quand je m’allongeais sur le dos
Au-dessous des constellations
Des nuages d’un noir plus soutenu que celui de la nuit
– La nuit qui n’est pas noire
Plutôt un jour obscur
Une portion éteinte –
S’effilochaient et se déchiraient dans le plus remarquable des silences
Les verbes se pliaient de mauvaise grâce à l’échelle de la parcelle
Crier murmurait
Aimer s’éprenait de son reflet
Fiché dans l’eau croupie d’une traverse concave
Espérer demeurait espérer
Malgré son désir qu’il en fût autrement
Croire devenait exiger
Quant à moi j’observais la lente agonie d’un éphémère
Que mes yeux croisèrent fortuitement
Lente pour qui ? me demanda le verbe penser
Agonie pour qui ?
Ephémère pour qui ?
Et surtout pourquoi ? se mit à gueuler l’indomptable

Ce qui résiste

Chaque jour
Je deviens une autre
D’abord pour avoir survécu à hier
Aussi à cause de moi-même
Et chaque aurore
Me verrait disparaître
Si ne persistait pas en moi
Ce que je cherche à oublier

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